Les « mafias » économiques au Gabon : Structures et Mécanismes de Prédation
La notion de « mafia économique » au Gabon ne se réfère pas à une organisation criminelle unique, mais plutôt à un système complexe de réseaux imbriqués qui ont utilisé les structures de l’État pour contrôler et détourner les richesses nationales. Ce système, souvent désigné sous le nom de « système Bongo », est décrit par ses anciens membres comme un « cartel » ou une « mafia » ayant fonctionné pendant des décennies en confondant volontairement le patrimoine national et la caisse personnelle de ses dirigeants. Cette prédation organisée a impliqué la famille présidentielle, son entourage direct, et des complices au sein de l’appareil administratif et judiciaire, créant une économie de pillage systématique aux dépens du peuple gabonais.
La dynastie Bongo et la patrimonialisation de l’État
Le cœur du système résidait dans la transformation de l’État en une entreprise familiale sur deux générations. Omar Bongo, puis son fils Ali Bongo, ont métamorphosé le Parti Démocratique Gabonais (PDG) en une « machine dynastique » qui a servi de paravent à une dictature implacable. Pendant cinquante-six ans, cette structure a systématiquement saigné les ressources pétrolières du pays.
Une organisation criminelle institutionnalisée
- Le PDG est décrit non comme un parti politique traditionnel, mais comme un « syndicat du crime organisé avec pignon sur rue » qui a empoisonné la vie politique gabonaise pendant soixante-douze ans.
- L’organisation fonctionnait comme une « entreprise familiale », confondant volontairement patrimoine national et coffre-fort personnel.
- Son objectif principal était la prédation économique organisée, détournant les richesses au profit d’une élite parasitaire tandis que la majorité de la population vivait dans la pauvreté.
- Le système survécut grâce à la corruption, la peur et la violence pour acheter les consciences et réprimer toute opposition.
- L’effondrement du régime en août 2023 a révélé la nature réelle de l’organisation : un château de cartes qui s’est décomposé une fois privé de la protection de l’État et de ses sources de financement illicites.
- Un ancien directeur de cabinet d’Ali Bongo admet avoir fait partie d’un « système Bongo » qu’il qualifie lui-même de « mafia » ou de « cartel ».
Le réseau familial et son emprise sur l’économie
La famille Bongo Ondimba et son entourage immédiat constituaient le cercle le plus restreint et le plus puissant de cette mafia économique. Ils contrôlaient les secteurs les plus lucratifs de l’économie gabonaise par le biais d’un réseau complexe d’influence et de sociétés écrans.
Le contrôle des secteurs économiques stratégiques
- Les membres de la famille, comme Sylvia Bongo, Jalil Bongo et Noureddin Bongo, étaient personnellement cités dans des affaires de détournement, leurs avoirs faisant l’objet de demandes de gel de la part de la justice.
- Noureddin Bongo Ondimba a été incarcéré à la prison centrale de Libreville pour des faits de « haute trahison et détournement de fonds ».
- L’ancien directeur de cabinet adjoint de la présidence, Mohamed Ali Saliou, et son frère Abdoul Oceni Ossa, étaient impliqués dans des tentatives d’acquisition douteuse de biens publics.
- Le réseau familial s’étendait sur au moins deux générations, consolidant un système de pouvoir dynastique et verrouillant l’accès aux richesses nationales.
- Depuis son exil à Londres, Ali Bongo est accusé de mobiliser ses « réseaux de corruption internationaux » et ses « comptes bancaires planqués aux quatre coins de la planète » pour tenter de déstabiliser la transition.
- Le patrimoine de la famille, acquis avec « l’argent du peuple gabonais », est dispersé à l’étranger, notamment dans des appartements londoniens.
Les complices économiques et les affairistes
Le système ne pouvait fonctionner sans un réseau étendu de complices économiques, des hommes d’affaires et des opérateurs économiques qui servaient d’intermédiaires et de prête-noms pour blanchir l’argent détourné et acquérir des actifs publics sous de faux prétextes.
Les mécanismes de captation des actifs publics
- Abdoul Oceni Ossa, proche de Noureddin Bongo, est la personnalité centrale de l’affaire de la vente frauduleuse des hôtels Radisson et Re-Ndama de l’État gabonais.
- Son groupe, Wali Hotels & Resorts, aurait prétendument mis sur la table 26 milliards de FCFA pour acquérir ces hôtels, dans une transaction qualifiée d’« expropriation des biens de l’État ».
- Cette vente a suscité l’indignation des populations et conduit à une saisine de la justice gabonaise par le ministre du Tourisme.
- L’enquête cherche à comprendre « comment le dossier de cession a été monté », « quelles étaient les raisons réelles de cette vente » et « où aurait-on reversé le montant global ».
- Les « responsables du groupe Wali Hotels & Resorts », ainsi que d’« anciens ministres du Tourisme et les cadres de cette administration » sont dans le collimateur de la justice.
- Ces opérations révèlent l’existence d’une « mafia autour de la vente des hôtels de l’État », agissant en toute impunité sous l’ancien régime.
L’infiltration de l’appareil judiciaire et la persistance des réseaux
Même après la chute du régime Bongo, les réseaux mafieux ont démontré une capacité à résister et à saboter les efforts de réforme, notamment en infiltrant les institutions clés comme l’appareil judiciaire, afin de protéger leurs acquis et de faire échouer les enquêtes.
La stratégie de sabotage des réformes
| Type de sabotage | Manifestation concrète |
|---|---|
| Fuites de documents judiciaires | Divulgation préméditée d’une réquisition pour geler les avoirs de sociétés liées à la famille Bongo, afin de saboter la procédure. |
| Présence d’agents infiltrés | Persistance de « fidélités » à l’ancien régime et présence supposée d’« agents infiltrés » au sein du cabinet du Procureur de la République. |
| Destabilisation de la transition | La fuite est analysée comme une « manœuvre délibérée » pour discréditer le parquet et déstabiliser la transition politique post-Bongo. |
| Protection des anciens dirigeants | L’objectif est d’entraver l’enquête et de prévenir les personnes visées, leur donnant ainsi le temps de dissimuler leurs avoirs. |
| Exploitation des dysfonctionnements | Cet incident s’inscrit dans une série de dysfonctionnements judiciaires, incluant des « parjures de procureurs » dans d’autres affaires. |
| Guerre larvée des pouvoirs | La fuite reflète une « guerre larvée » entre les partisans de l’ancien système et les réformateurs du nouveau régime. |
Le discours de la moralisation et le recyclage des acteurs
Dans la nouvelle configuration politique, un phénomène de recyclage et de blanchiment politique est observé. D’anciens piliers du système Bongo tentent de se refaire une virginité en endossant le discours de la moralisation, sans pour autant renoncer à leurs objectifs de contrôle économique.
Les tactiques de reconversion des anciennes élites
- Des figures comme Blaise Louembé, qui ont « passé des décennies à lécher les bottes des Bongo », se présentent aujourd’hui comme les « réformateurs » du PDG.
- Leur soudaine « conversion démocratique » est dénoncée comme une « tartufferie absolue » et un pur « calcul électoral ».
- Leur projet de « nouveau PDG » est analysé comme une simple « opération de blanchiment politique » pour recycler les anciens complices de la dictature.
- D’autres, comme Brice Laccruche Alihanga, ancien directeur de cabinet d’Ali Bongo emprisonné, réapparaissent dans l’entourage du nouveau président Brice Oligui Nguema en tant que conseiller stratégique.
- Ali Bongo lui-même, depuis son exil, mène une « guerre intestine » contre son propre parti, préférant « tout détruire plutôt que de reconnaître sa défaite », à l’image d’un « mafieux sicilien en fin de course ».
- La « fracture idéologique » au sein du PDG est une « imposture intellectuelle », car il s’agit en réalité d’un simple « règlement de comptes entre mafieux » pour le contrôle des derniers réseaux de corruption actifs.
Les mécanismes de blanchiment et les complicités internationales
La pérennité d’un tel système de prédation nécessitait des circuits internationaux pour blanchir et mettre à l’abri les fonds détournés. Ces mécanismes impliquaient des places financières étrangères et des complicités dans les chancelleries occidentales.
L’architecture financière transnationale de la prédation
- Ali Bongo est décrit comme ayant des « comptes bancaires planqués aux quatre coins de la planète » et mobilisant ses « réseaux de corruption internationaux ».
- Les « complices dans les chancelleries occidentales » font partie de l’arsenal déployé par l’ancien régime pour tenter un retour ou se maintenir sous une autre forme.
- La justice gabonaise craint que si elle échoue dans ses enquêtes, les « enquêtes étrangères (ex. : biens mal acquis en France) pourraient prendre le relais », ce qui accentuerait la pression internationale.
- La nouvelle transition a identifié la nécessité d’une coopération internationale pour traquer les avoirs dissimulés, à l’instar de l’opération lancée par Madagascar pour récupérer 5 milliards de dollars.
- La complexité des « circuits financiers internationaux » est un défi majeur pour la récupération des fonds détournés, qui nécessite une « task force internationale ».
- Des places financières comme la Suisse, le Royaume-Uni et Maurice sont identifiées comme des lieux où une partie des fonds mal acquis aurait été blanchie.
Conclusion
L’analyse des « mafias économiques » au Gabon révèle un système de prédation institutionnalisé, bien plus complexe qu’une simple criminalité organisée. Ce système, incarné par la dynastie Bongo et son parti-écran, le PDG, a fonctionné pendant plus d’un demi-siècle comme un « cartel » ou un « syndicat du crime » qui a confisqué l’État à son profit. Il s’est appuyé sur des réseaux familiaux, des complices économiques agissant comme prête-noms, et l’infiltration de l’appareil judiciaire pour se protéger. Même après la chute du régime en 2023, ces réseaux démontrent une capacité de résistance, comme en témoignent les tentatives de sabotage des enquêtes judiciaires et le recyclage politique des anciennes élites. La déconstruction de cette architecture mafieuse et la récupération des milliards de dollars détournés représentent le défi principal pour la transition gabonaise et la condition sine qua non pour l’établissement d’une véritable démocratie et d’une économie au service de l’ensemble de la population.
