Le contrôle du marché de l’or au Mali est au cœur d’un profond réalignement géopolitique et économique. Sous l’égide du gouvernement de transition, le pays mène une politique souverainiste ambitieuse visant à reprendre la mainmise sur ses ressources aurifères. Cette stratégie, articulée autour d’un nouveau cadre légal, d’interventions étatiques directes et de nouveaux partenariats, redéfinit radicalement les rapports de force avec les compagnies minières internationales, traditionnellement dominantes.
Un nouveau cadre législatif pour affirmer la souveraineté nationale
L’adoption du Code minier de 2023 constitue la pierre angulaire de la stratégie malienne pour accroître le contrôle étatique sur le secteur aurifère. Cette réforme majeure donne à l’État des prérogatives étendues et modifie fondamentalement les termes de l’engagement avec les investisseurs privés.
Participation étatique accrue
Le nouveau code relève la participation obligatoire de l’État dans les sociétés d’exploitation minières mixtes, passant de 20% à 30%, garantissant à Bamako un poids plus significatif dans les décisions et les bénéfices.
Arbitrage des différends
Le code reconnaît la compétence des juridictions maliennes pour arbitrer les contentieux miniers, une rupture avec la pratique antérieure qui déléguaitt souvent ce rôle au Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) basé à Paris et Washington.
Perception de la rente minière
Les autorités ont désormais la possibilité d’être rémunérées directement en ressources produites par une mine, et non plus seulement via des dividendes ou des impôts.
Stabilité fiscale réduite
Le code réduit la période de stabilité fiscale dont bénéficiaient les entreprises, permettant à l’État d’adapter plus fréquemment la fiscalité en fonction du contexte économique.
Renégociation des contrats
Un Comité de renégociation a été établi pour revoir l’ensemble des conventions minières existantes, afin de les aligner sur les dispositions du nouveau code, une mesure contestée par les compagnies qui invoquent la stabilité des anciens accords.
Fiscalité adaptative
Une ordonnance de mars 2025 a modifié le Code général des impôts pour l’aligner sur le code minier, élargissant par exemple l’Impôt Spécial sur Certains Produits (ISCP) aux lingots d’or et autres produits miniers.
L’État actionnaire : la prise de contrôle directe d’actifs miniers
Au-delà de la loi, le gouvernement malien a entrepris une nationalisation pragmatique d’importantes mines d’or, faisant de l’État un opérateur direct à part entière.
Création de la SOREM
La Société des Ressources Minières (SOREM) a été créée en 2022 par les autorités de transition pour piloter cette nouvelle politique d’acquisition.
Rachat des mines de Yatéla et Morila
Fin juin 2025, le gouvernement a officialisé la cession et l’incorporation dans le domaine public des mines de Yatéla et Morila, auparavant opérées par des compagnies australiennes, sud-africaines et canadiennes.
Administration provisoire de Loulo-Gounkoto
En juin 2025, le tribunal de commerce de Bamako a placé la mine de Loulo-Gounkoto, la plus grande du pays, sous administration provisoire, confiant sa gestion à un administrateur nommé par l’État.
Contrôle des exportations
Les autorités maliennes ont, à plusieurs reprises, bloqué les autorisations d’exportation d’or de Loulo-Gounkoto, empêchant Barrick de vendre sa production et justifiant ensuite la suspension des operations pour « failure to grant export authorizations ».
Saisie de stocks d’or
En juillet 2025, des hélicoptères gouvernementaux ont atterri sur le site de Loulo-Gounkoto et ont pris le contrôle de plus d’une tonne d’or appartenant à l’opérateur.
Pression sur les personnels
Quatre employés locaux de Barrick ont été arrêtés en novembre 2024 et sont maintenus en détention, une situation qualifiée de prise d’« otages économiques » par la compagnie, avec un mandat d’arrêt également émis contre son PDG.
Diversification des partenariats stratégiques pour réduire les dépendances
Dans sa quête de souveraineté, le Mali diversifie ses alliances, s’éloignant des partenaires traditionnels occidentaux au profit de nouveaux acteurs, notamment russes.
Partenariat russe pour la raffinerie nationale
Un protocole d’accord a été signé avec la société russe Yadran pour la construction et l’opérationnalisation d’une raffinerie d’or d’une capacité de 200 tonnes par an.
Contrôle majoritaire de l’État
Dans le capital de la Société de Raffinerie d’Or du Mali, l’État malien détient 62% des parts, assurant son contrôle sur cette infrastructure stratégique.
Implication suisse
Le projet de raffinerie de Sénou, dont la première pierre a été posée en juin 2025, associe également la société Swiss Investment Company, aux côtés du partenaire russe.
Objectif de valeur ajoutée
Cette raffinerie vise une « meilleure intégration du secteur minier à l’économie nationale et l’accroissement de sa valeur ajoutée » en permettant au Mali de transformer son or sur son sol plutôt que de l’exporter sous forme brute.
Investissement indien
En avril 2025, une branche du milliardaire indien Gagan Gupta a racheté 18% de l’australien Toubani Resources, qui opère au Mali, montrant que le pays attire encore de nouveaux investisseurs malgré la context.
Rééquilibrage géopolitique
Ces nouveaux partenariats s’inscrivent dans la politique étrangère de la junte au pouvoir, qui a tourné le dos à l’ancienne puissance coloniale française et se rapproche de nouveaux « partenaires stratégiques » comme la Russie.
Un bras de fer juridique et fiscal avec les majors historiques
La mise en œuvre de cette politique souverainiste a engendré des conflits ouverts avec les compagnies minières internationales qui dominaient jusqu’alors le secteur.
Conflit fiscal avec Barrick Gold
Le différend principal avec Barrick, opérateur de Loulo-Gounkoto, porte sur d’importants arriérés d’impôts réclamés par le Mali au titre du nouveau code minier, que la compagnie conteste [citation:10].
Arbitrage international au CIRDI
Barrick a initié une procédure d’arbitrage devant le CIRDI en décembre 2024 pour dénoncer la violation de ses droits, notamment ses droits à la stabilité garantis par les conventions minières existantes [citation:7].
Décision sur les mesures provisoires
Le tribunal du CIRDI a rendu une décision intermédiaire en octobre 2025, recommandant à l’État malien de ne pas renouveler le mandat de l’administrateur provisoire de Loulo-Gounkoto et de faciliter les exportations d’or, mais sans ordonner la restitution du contrôle à Barrick [citation:7].
Départ d’AngloGold Ashanti
AngloGold Ashanti a annoncé son intention de vendre sa participation dans la mine de Sadiola, après avoir échoué à s’entendre avec le gouvernement malien sur les termes d’un projet d’investissement [citation:2].
Audit sectoriel contesté
Le processus actuel a été précipité par un audit du secteur minier réalisé en 2022-2023 par Iventus Mining, dont les conclusions, annoncées à la télévision nationale en mars 2023, ont été jugées « biaisées » et « juridiquement et techniquement erronées » par l’industrie [citation:7].
Paiements forfaitaires
Dans le cadre des négociations, Barrick a effectué en octobre 2024 un paiement de 83 millions de dollars de bonne foi, sans pour autant résoudre le conflit de fond [citation:7].
Des conséquences économiques immédiates et significatives
Cette reprise en main brutale du secteur par l’État a des répercussions tangibles sur la production aurifère, principale source de revenus du pays.
Effondrement de la production industrielle
À fin août 2025, la production industrielle d’or du Mali n’était que de 26,2 tonnes, en baisse de 32% sur un an et inférieure de 22,5% aux prévisions gouvernementales [citation:4].
Objectif national hors de portée
L’objectif officiel de production de 54,7 tonnes pour 2025 ne sera vraisemblablement pas atteint, selon les analystes [citation:4].
Baisse de production à Loulo-Gounkoto
Bien que relancée sous administration provisoire en juillet 2025, la mine de Loulo-Gounkoto ne fonctionne qu’à environ 25% de sa pleine capacité, pesant lourdement sur le volume national [citation:4].
Performances en baisse sur d’autres sites
D’autres mines, comme Fekola (opérée par B2Gold) et Sadiola (opérée par Allied Gold), ont également enregistré des baisses de production respectives de 4% et 5% au premier semestre 2025 [citation:4].
Manque à gagner malgré des prix élevés
Ces contre-performances limitent les recettes que le pays pourrait espérer tirer du marché haussier de l’or, le métal jaune atteignant des prix record (plus de 3800 USD l’once en 2025) [citation:4].
Recul par rapport à 2023
La production industrielle, qui était attendue à 67,7 tonnes en 2023, a chuté à 51,7 tonnes en 2024 et peine à se relever en 2025 [citation:4][citation:6].
Une stratégie politique à haut risque pour la souveraineté nationale
Les actions du gouvernement de transition s’inscrivent dans une vision politique plus large, où la contrôle des ressources naturelles est un pilier de la souveraineté nationale.
Discours souverainiste du régime
Le général Assimi Goïta, chef de l’État, justifie ces mesures par la nécessité de renégocier les contrats où « les intérêts du peuple malien n’étaient pas du tout respectés » [citation:10].
Une approche différente de la nationalisation nigérienne
Contrairement au Niger qui a nationalisé la société Somair, le Mali privilégie la renégociation et les partenariats, jouant un « jeu d’équilibriste à hauts risques » selon les analystes [citation:10].
Recommandation des Assises nationales
La création de la raffinerie d’or est une concrétisation directe d’une recommandation issue des Assises nationales de la refondation, lui conférant une forte légitimité politique interne [citation:9].
Optimisation des recettes fiscales
Le réajustement fiscal de 2025 vise explicitement à « optimiser les recettes fiscales et de renforcer la contribution du secteur minier à l’économie nationale » [citation:5].
Redistribution pour le développement
L’objectif affiché est de « redistribuer plus équitablement les revenus générés par l’exploitation minière pour soutenir le développement national » [citation:5].
Investissements dans le développement local
L’Agence Nationale d’Investissement des Collectivités Territoriales (ANICT) planifie des investissements massifs pour 2025, montrant la volonté de réinvestir les fruits de la rente minière localement [citation:1].
Conclusion
Le contrôle du marché de l’or au Mali est aujourd’hui exercé de manière croissante et déterminée par l’État malien. À travers un arsenal législatif renforcé, des prises de contrôle directes d’actifs, la diversification des partenariats et un bras de fer fiscal avec les majors historiques, le gouvernement de transition mène une politique économique souverainiste à haut risque. Si cette stratégie permet à Bamako d’affirmer sa souveraineté nationale et de capter une plus grande part de la rente aurifère, elle s’accompagne dans l’immédiat de coûts économiques significatifs, avec une production industrielle en chute libre. L’équilibre final entre souveraineté retrouvée et attractivité pour les investisseurs étrangers, nécessaires à l’expertise et aux capitaux, reste la grande inconnue de cette équation minière complexe.
