Qui sont les vrais décideurs au Tchad ?


Les décideurs au Tchad

Les véritables centres de décision au Tchad

La structure du pouvoir au Tchad, en particulier depuis la mort du président Idriss Déby en 2021, est un système complexe où l’autorité formelle des institutions étatiques coexiste avec des réseaux d’influence informels. La période de transition, initialement promise pour durer 18 mois avant des élections, a été prolongée de deux années supplémentaires, consolidant le rôle central des organes de transition. Cette analyse détaille les acteurs individuels et institutionnels qui constituent les piliers du pouvoir dans le Tchad contemporain.

La Présidence et le commandement militaire suprême

L’institution présidentielle reste le principal centre de gravité du pouvoir, concentrant entre ses mains les prérogatives exécutives et le commandement des forces armées.

Mahamat Idriss Déby Itno
  • Il a d’abord dirigé le pays en tant que Président du Conseil Militaire de Transition (CMT) à partir d’avril 2021.
  • Il a été officiellement désigné Président de la transition et Chef de l’État à la clôture du Dialogue National Inclusif (DNI) en octobre 2022.
  • Il a supervisé l’adoption d’une nouvelle constitution via un référendum en décembre 2023.
  • Il a été élu président de la République en mai 2024, mettant fin formellement à la période de transition.
  • Il est le commandant-en-chef de la puissante Armée nationale tchadienne.
  • Il a été élevé au rang de Maréchal en décembre 2024, un grade suprême qui confère une autorité immense au sein de l’appareil militaire.

L’appareil militaire et de sécurité

L’armée est un pilier traditionnel du régime, assurant sa stabilité mais aussi intervenant directement dans la vie politique, surtout en période de crise.

L’Armée Nationale Tchadienne (ANT)
RôleExemple d’implication
Soutien au régime en placeElle constitue la base du pouvoir des présidents Déby, père et fils.
Réponse aux menaces sécuritairesElle est engagée dans la lutte contre Boko Haram et l’État Islamique dans la région.
Structure hiérarchiqueElle partage une structure de grades similaire à celle de l’armée française, héritage colonial.
Le Conseil Militaire de Transition (CMT)
  • Il a été formé pour prendre le pouvoir après la mort du président Idriss Déby en avril 2021.
  • Il était dirigé par Mahamat Déby et composé de généraux et officiers supérieurs loyaux.
  • Il a adopté la Charte de transition, définissant les premières règles de la période de transition.
  • Il a été dissous en octobre 2022 après le Dialogue National Inclusif pour laisser place à des institutions civiles.

Les institutions de transition

Ces structures, mises en place pendant la transition, ont détenu le pouvoir législatif et exécutif délégué, jouant un rôle clé dans la gestion des affaires courantes et la préparation des réformes.

Le Conseil National de Transition (CNT)
  • Il a remplacé le CMT et l’Assemblée nationale dissoute, agissant comme un parlement intérimaire.
  • Il était chargé de préparer les élections de 2024 et d’adopter les textes de loi nécessaires à la transition.
  • Sa composition a été élargie à 197 membres pour intégrer davantage de partis politiques et d’organisations de la société civile.
  • Il a voté à une large majorité (96%) le projet de nouvelle constitution en juin 2023.
Le Gouvernement et le Premier Ministre
PersonnalitéRôle et influence
Saleh KebzaboNommé Premier Ministre en octobre 2022, il est un leader historique de l’opposition, et sa nomination visait à former un gouvernement d’union nationale.
Succès MasraAncien opposant en exil, il a été nommé Premier Ministre en janvier 2024 après sa réconciliation avec le gouvernement, chargé de conduire la transition jusqu’aux élections législatives.

L’influence des acteurs politiques et de la société civile

Au-delà du pouvoir étatique, d’autres forces politiques et sociales tentent de peser sur les décisions et le processus politique, bien que leur influence soit souvent contenue.

Les Partis politiques
  • Le Mouvement Patriotique du Salut (MPS) est le parti au pouvoir depuis des décennies, disposant d’un vaste réseau et de ressources considérables.
  • Le parti Les Transformateurs de Succès Masra s’est imposé comme une force d’opposition notable, obtenant 18.54% des voix à la présidentielle de 2024.
  • Le Rassemblement National pour la Démocratie au Tchad (RNDT) d’Albert Pahimi Padacké est un autre acteur important, arrivant troisième à la dernière élection présidentielle.
  • La coalition Wakit Tama, menée par Max Loalngar, a appelé à des manifestations nationales pour contester les décisions du Dialogue National Inclusif.
La Société civile et les manifestations
  • Des manifestations organisées par l’opposition en réaction aux décisions du DNI en 2022 ont été sévèrement réprimées, causant des dizaines de morts et des centaines de blessés.
  • Ces événements ont provoqué des condamnations internationales de la part de l’Union Africaine et d’autres organisations.

Les partenaires internationaux et régionaux

La communauté internationale, à travers ses pressions diplomatiques et son soutien financier, influence significativement l’agenda et la marge de manœuvre des décideurs tchadiens.

La Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT)
  • Son envoyé spécial, l’Ambassadeur Baba Gana Kingibe, a suivi de près l’évolution de la transition politique et a rendu compte aux chefs d’État de la région.
  • Elle s’inquiète des menaces sécuritaires que font peser Boko Haram et l’État Islamique sur la stabilité du Tchad et de la région.
L’Union Africaine (UA) et la CEEAC
  • L’Union Africaine a condamné la violence lors des manifestations de 2022 et a un temps envisagé des sanctions contre le Tchad.
  • La CEEAC (Communauté Economique des Etats de l’Afrique Centrale) s’est engagée à montrer la voie à la communauté internationale pour accompagner le Tchad, notamment en matière de financement de la transition.
Les Bailleurs de fonds internationaux
  • Un Fonds commun (Basket Fund) a été mis en place pour mobiliser des financements afin de soutenir le processus de transition.
  • Les donateurs internationaux se sont montrés réticents à débloquer des fonds, créant un déficit de financement qui menace le bon déroulement de la transition.

Les pouvoirs économiques et les nominations stratégiques

Le contrôle de l’économie et des postes clés dans l’administration et les entreprises publiques est un levier essentiel pour consolider son pouvoir et récompenser la loyauté.

Les Nominations présidentielles
  • Le président a le pouvoir de nommer directement les hauts fonctionnaires, comme le directeur général de l’Autorité de l’Aviation Civile.
  • Ces nominations permettent de placer des personnalités loyales à des postes stratégiques de l’administration et des entreprises publiques.
  • Les décrets de nomination sont souvent signés sur proposition des ministres concernés, consolidant les réseaux d’influence.

Conclusion

L’analyse du paysage décisionnel tchadien révèle une concentration du pouvoir autour de la figure présidentielle, étayée par un pilier militaire incontournable et des institutions de transition au rôle constitutionnellement limité. Mahamat Déby Itno, en sa qualité de Président et de Maréchal, incarne le centre névralgique de ce système. Si des contre-pouvoirs existent, qu’ils soient politiques, civils ou internationaux, leur capacité à influencer substantiellement les orientations majeures du pays reste contrainte par la prééminence de l’exécutif et de l’appareil de sécurité. La fin de la transition et la tenue d’élections n’ont pas fondamentalement altéré cette architecture du pouvoir, qui continue de structurer la gouvernance au Tchad.

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