Les gardiens des langues locales au Togo
Le Togo, pays multilingue d’Afrique de l’Ouest, compte une riche diversité linguistique avec une quarantaine de langues indigènes aux côtés de la langue officielle, le français. Face à cette pluralité, la préservation et la promotion des langues locales reposent sur un ensemble d’acteurs institutionnels et communautaires. Ces gardiens jouent un rôle crucial pour assurer que ces langues, véritables dépositaires de cultures et d’identités, ne sombrent pas dans l’oubli mais restent des langues vivantes, transmises et pratiquées.
Le cadre gouvernemental et politique linguistique
L’État togolais est un gardien fondamental des langues locales à travers le cadre juridique et les politiques qu’il établit. En désignant officiellement le français comme langue officielle et l’éwé et le kabiyé comme langues nationales, il a créé une base pour leur promotion dans la sphère publique. Cette reconnaissance institutionnelle est la première étape vers leur protection et leur développement durable.
Reconnaissance officielle de langues nationales
Depuis 1975, le gouvernement a élevé l’éwé et le kabiyé au statut de langues nationales, un statut qui leur confère une visibilité et un soutien particuliers.
Utilisation dans l’administration
Bien que le français demeure la langue de l’administration, la désignation de langues nationales ouvre la voie à leur utilisation dans certains services publics pour une meilleure accessibilité des citoyens.
Promotion par les médias d’État
Les langues nationales, comme le kabiyé, sont promues à travers les médias publics, comme la radio et la télévision nationales, ce qui leur assure une large audience et une légitimité.
Support éducatif formel
Le kabiyé est par exemple utilisé comme matière optionnelle pour les examens en classes de 9e et 10e années, l’intégrant ainsi dans le parcours scolaire formel.
Structuration par l’alphabet
Les autorités ont adopté l’Alphabet des langues nationales, fournissant une orthographe standardisée pour des langues comme le gen, ce qui est essentiel pour leur enseignement et leur publication.
Initiatives de préservation du patrimoine
Des actions comme la certification de produits agricoles (ex: le riz de Kovié) valorisent un savoir-faire local et, par extension, le vocabulaire et les termes techniques associés à ces cultures dans les langues locales.
Le système éducatif et universitaire
Les établissements d’enseignement sont des acteurs clés dans la transmission et la légitimation des langues. En les introduisant dans le curriculum, ils assurent leur passage aux jeunes générations et transforment des langues souvent orales en langues d’enseignement et de savoir.
Enseignement obligatoire du français et des langues nationales
Si le français est obligatoire à l’école, les langues nationales sont également promues dans le cadre éducatif, garantissant leur apprentissage.
Formation des enseignants
La mise en place d’un enseignement des langues nationales nécessite la formation d’éducateurs compétents, créant ainsi un corps de métier dédié à leur transmission.
Intégration dans les programmes scolaires
L’éwé et le kabiyé font partie intégrante du programme dans les régions où elles sont predominantes, servant de médium et de matière d’enseignement.
Recherche linguistique
Les universités et instituts de recherche contribuent à la documentation et à l’analyse grammaticale des langues, comme en témoigne l’existence de grammaires pour des langues spécifiques.
Éducation inclusive avec la langue des signes
L’introduction de la Langue des Signes Américaine par le missionnaire Andrew Foster pour l’éducation des sourds montre la prise en compte de la diversité des besoins en matière de communication.
Production de matériel pédagogique
Le développement de manuels scolaires et de ressources en langues nationales est essentiel pour standardiser et diffuser leur usage écrit.
Les médias et la production culturelle
Les médias, la littérature et les artistes jouent un rôle de courroie de transmission en rendant les langues locales visibles et audibles au quotidien. Ils les ancrent dans la modernité et les font évoluer pour qu’elles restent pertinentes pour les jeunes.
Radio et télévision nationales
La radiodiffusion de programmes en langues nationales permet de toucher un public large, y compris dans les zones rurales, et de maintenir la langue vivante.
Presse écrite locale
Bien que minoritaire, la publication d’articles ou de journaux dans des langues comme l’éwé ou le kabiyé contribue au développement de leur forme écrite.
Musique et arts contemporains
De nombreux musiciens togolais chantent dans leurs langues maternelles, les popularisant auprès de la jeunesse et participant à leur modernisation.
Production littéraire orale et écrite
La transcription de contes, de poésies et la création de nouvelles en langues locales aident à fixer la langue et à enrichir son corpus.
Utilisation dans la publicité
L’emploi des langues locales dans les campagnes publicitaires ciblant le marché local montre leur valeur économique et leur ancrage dans la société de consommation.
Nouvelles plateformes numériques
L’émergence de contenus en ligne (blogs, réseaux sociaux) en langues togolaises élargit leur espace d’expression et leur assure une présence dans le monde digital.
Les organisations internationales et la coopération
Les acteurs internationaux apportent un appui technique et financier précieux pour la documentation et la revitalisation des langues. Leur implication offre des ressources et une expertise qui complètent les efforts nationaux.
La certification de produits comme le riz de Kovié sous indication géographique protégée (IGP) contribue à sauvegarder les savoirs et les termes qui y sont associés.
| Organisation | Type de soutien | Exemple d’action |
|---|---|---|
| FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) | Projets de développement rural | Les projets communautaires intègrent souvent le vocabulaire local lié à l’agriculture et à l’environnement, participant à la préservation d’un lexique spécialisé. |
| Ethnologue | Documentation et recensement | Maintient une base de données et des statistiques sur les 40 langues indigènes du Togo, ce qui est crucial pour évaluer leur vitalité. |
| OAPI (Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle) | Valorisation du patrimoine | |
| Commonwealth | Coopération éducative et culturelle | L’adhésion récente du Togo au Commonwealth ouvre des opportunités pour de nouveaux programmes d’échanges et de soutien éducatif, potentiellement bénéfiques pour les langues. |
| Initiative Francophone | Formation à distance | Des initiatives comme l’IFADEM (Initiative francophone pour la formation à distance des maîtres) peuvent inclure des composantes sur l’enseignement des langues nationales. |
| Projets de recherche internationaux | Financement et expertise | Les universités étrangères collaborent parfois avec des institutions togolaises pour documenter et analyser des langues spécifiques, comme le gẽ. |
Les communautés linguistiques et la transmission familiale
Au cœur de la préservation des langues se trouvent les communautés elles-mêmes et les familles. Elles en sont les gardiennes primordiales, assurant leur survie par la pratique quotidienne et la transmission intergénérationnelle.
Pratique quotidienne dans les marchés
Les langues comme le mina servent de lingua franca dans les marchés du sud, comme à Mobaa, démontrant leur vitalité dans l’économie informelle.
Transmission orale par les aînés
Les contes, proverbes et histoires racontés par les grands-parents en éwé, kabiyé ou tem sont un vecteur essentiel de transmission de la langue et de la culture.
Cérémonies et rituels traditionnels
L’usage des langues locales lors des mariages, funérailles et autres cérémonies renforce leur lien avec l’identité et le sacré.
Préservation des dialectes spécifiques
Chaque communauté, comme les Gen-Mina originaires d’Accra et d’Elmina, préserve sa variante linguistique et son histoire unique.
Utilisation comme langue du foyer
Dans de nombreuses familles, la langue maternelle reste la première apprise par les enfants, condition essentielle pour sa pérennité.
Rôle des associations communautaires
Des groupes ethniques ou culturels se organisent pour promouvoir leur langue à travers des événements et des cours.
Les chefs religieux et les institutions traditionnelles
Les autorités religieuses et traditionnelles sont des piliers de la conservation des langues dans des contextes où celles-ci sont investies d’une valeur sacrée et historique. Elles maintiennent l’usage de la langue dans des cadres cérémoniels et coutumiers qui résistent à l’érosion du temps.
Culte et pratiques religieuses indigènes
Avec 51% de la population suivant des croyances indigènes, les langues locales sont centrales dans les prières, les invocations et les rituels vodou.
Prédication dans les églises chrétiennes
Les églises chrétiennes, qui représentent 29% de la population, utilisent souvent les langues locales pour les hymnes et les sermons, afin de toucher profondément les fidèles.
Enseignement dans les écoles coraniques
Au sein de la communauté musulmane (20%), l’enseignement dans les écoles coraniques peut intégrer la traduction et l’explication en langues locales.
Autorités coutumières et royales
Les chefs traditionnels et rois utilisent et promeuvent la langue de leur ethnie lors des audiences et des décisions judiciaires coutumières.
Gardiennes des histoires dynastiques
Les griots et historiens oraux attachés aux cours royales préservent la mémoire des lignées et des événements historiques dans la langue originelle.
Gestion des terres et des conflits
Les langues locales sont le medium privilégié dans les processus de médiation et de résolution de conflits menés par les autorités traditionnelles.
Conclusion
En définitive, la garde des langues locales au Togo est une responsabilité partagée. Elle ne repose pas sur une seule entité, mais sur un écosystème complexe alliant la force contraignante de l’État, le pouvoir de transmission de l’école, la résonance des médias, le soutien des partenaires internationaux, la vitalité des communautés et l’autorité des institutions traditionnelles. C’est la synergie de ces gardiens, chacun agissant dans son domaine, qui permet à la riche tapisserie linguistique du Togo, de l’éwé au kabiyé en passant par le gen et le tem, de résister aux pressions de la globalisation et de continuer à porter l’identité et la culture des Togolais. Le défi reste entier pour plusieurs des quarante langues recensées, mais ces mécanismes de protection collective offrent un cadre d’espoir pour leur avenir.
