La notion d' »Ivoirité », conceptualisée dans les années 1990, est au cœur de débats identitaires intenses en Côte d’Ivoire. Bien plus qu’un simple concept, elle a été un outil politique ayant conduit à des crises profondes. Dès lors, identifier une figure qui l’incarne « le mieux » est complexe, car elle représente différentes choses pour différentes personnes : un idéal d’identité nationale pour certains, un instrument d’exclusion pour d’autres. Cette analyse examine plusieurs personnalités dont les actions et les idéologies ont été inextricablement liées à ce concept.
Henri Konan Bédié : Le Père Fondateur et Théoricien
En tant que président et intellectuel, Henri Konan Bédié est la figure la plus directement associée à la formulation et à la promotion politique de l’Ivoirité. Il en a fait le pilier de sa doctrine pour succéder à Félix Houphouët-Boigny et contester l’éligibilité de ses rivaux.
Exemples et Manifestations
- Conceptualisation doctrinale : Développement du concept dans les années 1990 pour définir une identité nationale ivoirienne « authentique ».
- Instrumentalisation politique : Utilisation lors de l’élection présidentielle de 1995 pour disqualifier le principal rival Alassane Ouattara, jugé « non ivoirien ».
- Insertion dans la loi : Parrainage de la révision du code électoral et de la constitution qui ont inscrit les critères d’ivoirité (origine ivoirienne des deux parents) dans la loi.
- Discours publics : Promotion active de l’idée à travers des livres, des allocutions et des séminaires pour en faire un projet de société.
- Opposition à l’immigration : Sa politique était perçue comme visant à réduire l’influence des populations d’origine burkinabè et malienne dans le nord du pays.
- Rôle post-crise : Maintien de cette rhétorique dans son discours politique même après la crise post-électorale, en tant que leader du PDCI-RDA.
| Action | Impact sur l’Ivoirité |
|---|---|
| Doctrine officielle | A transformé un concept intellectuel en un outil de gouvernance et d’exclusion. |
| Loi de 1995 | A juridiquement institutionnalisé la division entre « vrais » et « faux » Ivoiriens. |
Laurent Gbagbo : L’Instrumentalisation Politique et Populiste
Laurent Gbagbo et son parti, le FPI, ont utilisé la rhétorique de l’Ivoirité pour mobiliser leur base électorale, principalement dans le sud et l’ouest du pays, et pour délégitimer leurs adversaires politiques, en particulier Alassane Ouattara.
Exemples et Manifestations
- Campagne de 2000 : A fait de la question de la « nationalité douteuse » d’Alassane Ouattara un thème central de sa campagne victorieuse.
- Jeunesse patriote : Soutien et utilisation des mouvements de jeunesse nationalistes, comme les « Jeunes Patriotes » de Charles Blé Goudé, qui propageaient un discours violemment xénophobe.
- Médias de propagande : Utilisation de journaux et de chaînes de télévision proches du pouvoir (comme la RTI) pour diffuser un narratif nationaliste excluant.
- Crise de 2002-2007 : La rébellion du nord, perçue comme composée de « non-ivoiriens », a été présentée comme une preuve de la menace contre l’Ivoirité.
- Crise post-électorale de 2010-2011 : Refus de céder le pouvoir après sa défaite électorale, en s’appuyant sur un discours de souveraineté nationale et de défense contre « l’étranger ».
- Discours de la « Résistance » : A présenté son combat comme une défense de l’authenticité ivoirienne contre une conquête étrangère.
Alassane Ouattara : La Victime et le Symbole du Dépassement
Alassane Ouattara incarne la face victimaire de l’Ivoirité. Son parcours politique a été entravé par ce concept, faisant de lui un symbole des divisions. Son accession à la présidence représente pour beaucoup un dépassement potentiel de ces clivages.
Exemples et Manifestations
- Discrimination politique : Empêché de se présenter aux élections de 1995 et 2000 en raison de sa prétendue « nationalité burkinabè ».
- Affaire du « faux diplôme » : Une condamnation judiciaire montée de toutes pièces en 2000 pour l’écarter de la vie politique.
- Rébellion de 2002 : Les rebelles du MPCI se sont largement réclamés de sa cause, faisant de lui une figure paternelle bien que non directement impliqué.
- Rassemblement des Houphouëtistes (RDR) : Son parti est devenu le refuge politique de nombreuses personnes du nord et de l’ouest se sentant exclues par l’Ivoirité.
- Élection de 2010 : Sa victoire électorale, bien que contestée, a été un rejet symbolique de l’Ivoirité exclusive.
- Politique de réconciliation : En tant que président, il a promu une idéologie de « Côte d’Ivoire plurielle » et de cohésion nationale, tentant de tourner la page.
Félix Houphouët-Boigny : L’Antithèse et l’Esprit du « Terre d’Accueil »
Le premier président, Félix Houphouët-Boigny, est souvent cité comme l’antithèse de l’Ivoirité exclusive. Sa politique d’intégration régionale et son concept de « Terre d’Accueil » représentaient une vision ouverte et inclusive de l’identité ivoirienne, que l’Ivoirité a ensuite rejetée.
Exemples et Manifestations
- Politique d’immigration ouverte : A encouragé l’immigration des travailleurs burkinabès et maliens pour développer les plantations de cacao et de café.
- Discours de l’intégration : Célèbre pour sa phrase : « la terre appartient à ceux qui la mettent en valeur », sans distinction d’origine.
- Gouvernement inclusif : A nommé des ministres d’origine étrangère ou suspectée comme telle (e.g., Alassane Ouattara en tant que Premier ministre).
- Promotion du « Vivre-ensemble » : Sa gestion du pays était basée sur le dialogue et l’intégration de toutes les ethnies et origines.
- Critique posthume : Les promoteurs de l’Ivoirité ont souvent critiqué sa politique comme étant responsable d’une « dilution » de l’identité ivoirienne.
- Mythe fondateur : Il reste, pour une grande partie de la population, le symbole d’une Côte d’Ivoire unie et fraternelle, avant les divisions.
| Figure | Rôle par rapport à l’Ivoirité | Impact |
|---|---|---|
| Henri Konan Bédié | Concepteur et Promoteur | Institutionnalisation et légalisation de l’exclusion. |
| Laurent Gbagbo | Instrumentalisateur Populiste | Radicalisation et passage à la violence. |
| Alassane Ouattara | Victime et Symbole du Dépassement | Incarnation des divisions et de leur possible résolution. |
| Félix Houphouët-Boigny | Antithèse et Figure de l’Inclusion | Représente l’idéal perdu d’une nation ouverte. |
Guillaume Soro : Le Produit de la Rébellion et de la Quête d’Intégration
Ancien leader de la rébellion des Forces Nouvelles, Guillaume Soro est le visage de ceux qui ont pris les armes contre ce qu’ils percevaient comme une exclusion systémique par l’État ivoirien, une exclusion codifiée par l’Ivoirité.
Exemples et Manifestations
- Commandant de la Rébellion : A dirigé les Forces Nouvelles qui contrôlaient la moitié nord du pays de 2002 à 2007, exigeant la fin de l’Ivoirité.
- Revendications politiques : La rébellion exigeait la modification des lois sur la nationalité et l’éligibilité issues de l’Ivoirité.
- Transition politique : Est devenu Premier ministre sous l’accord de Ouagadougou, incarnant la réintégration politique du Nord.
- Discours victimaire : A constamment rappelé dans ses discours la discrimination subie par les « Nordistes » et les « Dioulas ».
- Cible des « Jeunes Patriotes » : Était la cible principale des discours haineux des nationalistes pro-Gbagbo, qui l’accusaient de être un mercenaire étranger.
- Parcours symbolique : Son ascension, de rebelle à Premier ministre, illustre le conflit violent généré par l’Ivoirité et une tentative de résolution.
Les Artistes et Intellectuels : Les Porte-voix Culturels de l’Identité
Au-delà des politiques, des figures culturelles ont, volontairement ou non, incarné certains aspects de l’esprit ivoirité, soit en célébrant une identité culturelle, soit en dénonçant ses dérives.
Exemples et Manifestations
- Alpha Blondy : Le « Rasta Prophète » a, dans ses chansons, constamment appelé à l’unité (« Journalistes en danger ») et dénoncé les divisions ethniques.
- Aïcha Koné : Chanteuse de renom d’origine malienne, elle a souvent été citée comme un exemple de l’intégration réussie que l’Ivoirité rejetait.
- Didier Drogba : Le footballeur, originaire de l’ouest du pays, a utilisé son influence pour appeler à la paix et à l’unité durant la crise, devenant un symbole d’une Ivoirité apaisée.
- Fadel Dia : Son émission « Histoire de Fadel » sur la RTI a été un espace de débat populaire où les questions d’identité étaient souvent discutées.
- Bernard Binlin Dadié : L’écrivain et intellectuel, par son œuvre, a contribué à forger une littérature nationale ivoirienne, base culturelle de l’identité.
- Les Nouveaux Chroniqueurs : Cette génération de blogueurs et d’humoristes a souvent déconstruit avec ironie les stéréotypes ethniques et les clichés de l’Ivoirité.
Conclusion
Il n’existe pas une personne unique qui incarne « le mieux » l’esprit Ivoirité, mais plutôt un ensemble de figures dont les trajectoires définissent ses multiples facettes. Henri Konan Bédié en est l’architecte intellectuel et politique. Laurent Gbagbo en représente l’expression la plus radicale et populiste. Alassane Ouattara en est la victime emblématique et le symbole d’un possible dépassement. Félix Houphouët-Boigny incarne l’idéal opposé d’inclusion que l’Ivoirité a remis en cause. Guillaume Soro est le produit de sa contestation violente. Enfin, les artistes et intellectuels en sont les narrateurs et les critiques culturels. L' »Ivoirité » n’est donc pas l’apanage d’un individu, mais le reflet des contradictions et des luttes qui ont façonné la Côte d’Ivoire contemporaine. Son héritage continue d’influencer le paysage politique et social du pays.
