Les Gardiennes et Gardiens des Traditions Burkinabè
La culture du Burkina Faso, riche et diversifiée, repose en grande partie sur une forte tradition orale et artistique. La préservation de ce patrimoine culturel n’est pas l’apanage d’une seule institution, mais plutôt le rôle dévolu à une variété de gardiens. Ces derniers, qu’ils soient des personnes, des groupes professionnels ou des institutions, travaillent collectivement à perpétuer les récits, les valeurs, les savoirs et les expressions artistiques qui définissent l’identité burkinabè. Cette réponse explore les principaux acteurs qui assurent cette transmission à travers les générations.
Les Griots : Historien-nes et Mémorialistes de la Société
Les griots, également connus sous le nom de « Djéli » au Burkina Faso, constituent une caste professionnelle endogame qui incarne la mémoire vivante des peuples d’Afrique de l’Ouest. Maîtres de la parole, ils sont les dépositaires et les transmetteurs de l’histoire, des généalogies et des valeurs culturelles.
Rôles et Exemples Concrets
- Historiens et Généalogistes : Ils mémorisent et relatent l’histoire des familles royales, des lignages et des communautés, assurant la continuité de la mémoire collective sur plusieurs siècles.
- Conseillers et Médiateurs : Leur position respectée leur permet de conseiller les détenteurs du pouvoir et de jouer le rôle de médiateurs dans les conflits, utilisant leur parole pour apaiser les tensions.
- Artistes et Musiciens : Ils animent les cérémonies importantes (mariages, baptêmes, intronisations) en chantant les louanges et en jouant d’instruments traditionnels comme la kora, le balafon ou le n’goni.
- Transmission Familiale : Le savoir de griot, le « djéliya », se transmet de manière héréditaire, de parent à enfant, au sein de familles reconnues comme les Kouyaté ou les Diabaté.
- Adaptation Moderne : Aujourd’hui, des griots innovent en fusionnant des formes traditionnelles avec des genres musicaux contemporains comme le rap, ou en se produisant sur des scènes internationales.
- Griottes : Bien que souvent moins visibles, les femmes griotes, comme Kandia Kouyaté, jouent un rôle essentiel, notamment en tant que chanteuses et gardiennes de répertoires spécifiques.
Les Artistes et Artisans des Masques et Sculptures
Les artisans qui créent les masques et les figures sculptées sont les gardiens des traditions visuelles et spirituelles. Leurs œuvres ne sont pas de simples objets d’art, mais des supports essentiels aux pratiques religieuses et sociales.
Exemples d’Œuvres et de Leur Signification
| Groupe Ethnique | Type d’Œuvre | Fonction et Exemple |
|---|---|---|
| Mossi | Masques | Ils apparaissent lors des initiations et des funérailles pour honorer les ancêtres et veiller au bon déroulement des rites. Ils représentent souvent des animaux comme l’antilope (wan pelega) ou l’hyène (katre). |
| Bwa | Masques en bois | Recouverts de motifs géométriques rouges, blancs et noirs, ces masques, dédiés à l’esprit Lanle, sont une écriture sacrée qui transmet les lois religieuses et sociales de la communauté. |
| Lobi | Statuettes (Boteba) | Ces figures en bois, en argile ou en laiton représentent des esprits protecteurs (Thil). Elles sont conservées dans des autels familiaux pour protéger le foyer contre la maladie et le malheur. |
| Gurunsi | Masques animaux | Les masques des Winiama, Nuna ou Léla, représentant le buffle ou l’antilope, incarnent des esprits de la brousse qui assurent la fertilité et la prospérité du village. |
| Artisans | Sculpture sur bois | Les sculpteurs, souvent issus de lignées spécifiques, utilisent des essences d’arbres particulières comme le faux kapokier pour créer ces objets chargés de sens. |
| Transmission | Héritage et Vénération | Les figures Dagari, par exemple, sont héritées par le fils à la mort du père, devenant un bien précieux qui atteste du lignage et du pouvoir de la famille. |
Les Pratiquant-es de la Médecine Traditionnelle
Les tradipraticien-nes (THP) sont les gardien-nes d’un savoir encyclopédique sur les plantes médicinales et les pratiques de soins ancestrales. Leur rôle va au-delà de la guérison ; ils préservent une relation profonde avec l’environnement et la biodiversité.
Savoirs et Pratiques Phytopharmaceutiques
- Connaissances Botaniques : Ils identifient et utilisent des dizaines d’espèces végétales, comme Khaya senegalensis, pour traiter diverses affections, des troubles gastro-intestinaux au paludisme.
- Techniques de Préparation : Ils maîtrisent des méthodes de transformation des plantes, comme la décoction (la plus courante), pour en faire des médicaments.
- Transmission Orale : Ce savoir complexe est principalement transmis oralement, de génération en génération, au sein des familles de tradipraticien-nes.
- Rôle Social : Ils constituent souvent le premier, et parfois le seul, recours en matière de santé pour une grande partie de la population, surtout en zone rurale.
- Conservation de la Biodiversité : La cueillette des plantes médicinales, majoritairement sauvage, implique une connaissance intime des écosystèmes locaux et contribue à leur préservation.
- Reconnaissance Légale : Au Burkina Faso, la médecine traditionnelle est légalement reconnue par le code de la santé publique depuis 1994, ce qui officialise leur statut de gardiens du savoir.
Les Écrivain-es et Littérateurs-trices
La littérature burkinabè moderne est profondément enracinée dans la tradition orale. Les écrivain-es jouent un rôle crucial en fixant par l’écrit les récits, les maximes et la sagesse qui étaient auparavant uniquement transmis oralement.
Pionniers et Formes Contemporaines
- Dim-Dolobsom Ouedraogo : Avec son ouvrage Maximes, pensées et devinettes mossi (1934), il fut l’un des premiers à transcrire par écrit la tradition orale des Mossi.
- Nazi Boni : Son roman Crépuscule des temps anciens (1962), considéré comme le premier roman burkinabè, explore les traditions du peuple Bwamu.
- Frédéric Pacéré Titinga : Auteur prolifique, il a notamment mis en lumière l’importance des tam-tams et des masques comme langage dans la culture.
- Émergence des Femmes Écrivaines : Des autrices comme Monique Ilboudo, Bernadette Dao ou Angèle Bassolé-Ouédraogo apportent des perspectives essentielles et diversifient la narration culturelle.
- Slameurs et Slameuses : Le slam, popularisé par des artistes comme Malika Ouattara, représente une forme moderne et dynamique de perpétuation de la parole poétique et critique, dans la droite lignée des griots.
- Adaptation et Renouveau : En puisant dans le fonds oral pour créer des œuvres nouvelles, ces littérateurs assurent une continuité créative et rendent la culture accessible à de nouveaux publics.
Les Institutions et Projets Culturels Contemporains
Face aux défis de la mondialisation et de l’insécurité, des institutions et projets se sont créés pour offrir de nouveaux espaces de sauvegarde et de transmission de la culture orale.
Initiatives de Sauvegarde
| Institution/Projet | Action Principale |
|---|---|
| Goethe-Institut Burkina Faso | Projet « Space for Oral Cultures » qui utilise des formats numériques (enregistrements audio, vidéo en RV) et analogiques pour préserver et exposer la culture orale. |
| FESPACO (Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou) | Ce festival international, l’un des plus importants d’Afrique, promeut les cinéastes qui racontent et préservent les histoires et cultures africaines. |
| Forum Wissen de Göttingen (Partenaire) | Accueille des expositions itinérantes, comme celle du Goethe-Institut, permettant une diffusion internationale de la culture orale burkinabè. |
| UNESCO | À travers sa Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, elle encourage la préservation des traditions orales comme éléments vitaux de la culture vivante. |
| Musée de la Musique de Ouagadougou | Sert de lieu d’exposition et de valorisation pour les œuvres et instruments liés aux traditions orales et musicales. |
| Festivals Nationaux (SIAO, Nuits Atypiques) | Ces événements publics offrent une plateforme cruciale où les masques et les performances traditionnelles peuvent être vus et appréciés par un large public. |
La Communauté et les Ancien-nes
Au-delà des spécialistes, c’est l’ensemble de la communauté, et particulièrement les aîné-es, qui assure la transmission quotidienne et informelle des traditions. Ils sont la pierre angulaire de la préservation culturelle à l’échelle locale.
Rôles dans la Transmission Quotidienne
- Éducation Informelle : Les grands-parents et les ancien-nes racontent des contes, des légendes et des proverbes aux enfants, leur inculquant les valeurs et l’histoire de leur peuple.
- Gardien-nes de la Langue : En parlant les langues locales au sein du foyer, ils luttent contre la disparition des langues, véhicules irremplaçables des traditions orales.
- Organisation des Cérémonies : Ils dirigent et supervisent les cérémonies coutumières, des funérailles aux initiations, garantissant que les rites soient accomplis selon la tradition.
- Réservoirs de Savoir-Faire : Ils détiennent les connaissances pratiques, des techniques agricoles aux méthodes de construction traditionnelle, qui font partie du patrimoine culturel immatériel.
- Médiateurs Familiaux : Leur autorité morale et leur sagesse, acquise par l’expérience, leur permettent de régler les conflits et de maintenir la cohésion sociale.
- Lien avec le Territoire : Leur connaissance intime de l’histoire locale, des terres et des sites sacrés fait d’eux les dépositaires de la mémoire géographique et spirituelle de la communauté.
Conclusion
En définitive, la garde des traditions burkinabè est une responsabilité collective et multiforme. Elle est assurée par un réseau interdépendant d’acteurs allant des griots, les maîtres de la parole, aux artisans des masques et sculptures, en passant par les tradipraticien-nes, les écrivain-es, les institutions culturelles et, fondamentalement, chaque membre de la communauté guidé par la sagesse des anciens. Cette richesse et cette diversité des gardiens assurent la résilience de la culture burkinabè, lui permettant de s’adapter aux défis contemporains tout en préservant son âme et son authenticité pour les générations futures.
