Qui contrôle le marché de l’uranium au Niger ? Analyse des acteurs et des controverses

Le contrôle du marché de l’uranium au Niger est au cœur d’un profond bouleversement. Traditionnellement dominé par le groupe français Orano, le secteur est désormais le théâtre de changements radicaux initiés par le gouvernement militaire au pouvoir depuis le coup d’État de juillet 2023. Entre nationalisations, batailles juridiques internationales et arrivée de nouveaux acteurs, cet article analyse les forces en présence et les controverses qui redéfinissent la gouvernance de cette ressource stratégique.

La fin de l’ère Orano : nationalisation et conflit diplomatique

Le partenariat historique entre le Niger et la France dans le domaine de l’uranium a été brutalement remis en cause par une série de décisions souveraines des nouvelles autorités nigériennes.

Nationalisation de la SOMAÏR

Lors d’un Conseil des ministres le 19 juin 2025, le gouvernement nigérien a annoncé la nationalisation de la Société des mines de l’Aïr (SOMAÏR), détenue à 63,4% par Orano et à 36,6% par l’État nigérien via la SOPAMIN.

Accusations contre Orano

Les autorités justifient cette décision par des griefs précis contre Orano, l’accusant d’avoir pris 86,3% de la production commercialisée depuis 1971, loin de la règle de partage au prorata des participations qui aurait dû s’appliquer.

Actes considérés comme hostiles

Le gouvernement reproche également à Orano le rapatriement sans préavis des ressortissants français, la déconnexion du système informatique de SOMAÏR en décembre 2024, et l’arrêt des travaux de réhabilitation du site de COMINAK.

Contexte politique

Cette décision s’inscrit dans la détérioration des relations entre la France et le Niger après le coup d’État de juillet 2023, Paris ayant condamné le putsch et soutenu les sanctions de la CEDEAO.

Dynamique régionale

Le Niger rejoint ainsi le Mali et le Burkina Faso, dirigés également par des juntes militaires, dans une vague de nationalisations des ressources minières au Sahel.

Réaction d’Orano

Le groupe français a dénoncé une « politique systématique de démantèlement des actifs miniers » et poursuit plusieurs procédures d’arbitrage international contre l’État nigérien.

Les batailles juridiques internationales pour le contrôle

Le conflit pour le contrôle de l’uranium nigérien s’est déplacé sur le terrain juridique international, où Orano tente de défendre ses droits et ses actifs.

Arbitrage au CIRDI

Orano a engagé plusieurs procédures d’arbitrage auprès du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) contre l’État du Niger.

Décision du 23 septembre 2025

Un tribunal arbitral du CIRDI a ordonné au Niger de ne pas vendre, transférer ou faciliter le transfert à des tiers de l’uranium produit par SOMAÏR et retenu en violation des droits d’Orano.

Demande de libération d’un employé

Orano déplore la détention prolongée de son représentant au Niger, M. Ibrahim Courmo, détenu depuis mai 2025, et le CIRDI a également demandé sa libération.

Droits sur les stocks

Le groupe français affirme son intention de « faire valoir ses droits sur le stock correspondant aux productions de la SOMAÏR » et réclame des dommages et intérêts.

Menace d’actions criminelles

Orano se réserve le droit d’engager « toutes actions, y compris contre des tiers, en cas de préemption de la matière en violation de ses droits d’enlèvement ».

Conflit sur le permis d’Imouraren

Ce s’ajoute à une première requête d’arbitrage engagée le 20 décembre 2024 relative au retrait du permis d’exploitation de la mine d’IMOURAREN.

L’émergence de nouveaux acteurs internationaux

Alors que le conflit avec Orano s’intensifie, de nouveaux acteurs internationaux émergent sur le marché uranifère nigérien, témoignant d’un rééquilibrage géopolitique.

ActeurProjetParticularités
Global Atomic (Canada)Mine DasaProduction prévue dès 2026; contrats signés avec l’Europe et les États-Unis
CNNC (Chine)Projet AzelikPartenariat direct avec l’État nigérien
KEPCO (Corée)Participation minièreNouvel entrant dans le secteur
Projet Dasa de Global Atomic

La société canadienne Global Atomic développe le projet de mine d’uranium Dasa, dont la mise en service est prévue pour 2026, démontrant la confiance des investisseurs malgré le contexte politique.

Contrats de vente européens

Global Atomic a signé en décembre 2024 un accord avec un « service public d’énergie nucléaire stratégique basé en Europe » pour la vente de 260 000 livres d’uranium annuellement sur 3 ans à partir de 2026.

Levées de fonds réussies

Malgré des retards dans le financement bancaire, la société a bouclé avec succès plusieurs levées de fonds, dont une de 37 millions de dollars canadiens en octobre 2025.

Présence chinoise

La Compagnie nucléaire nationale chinoise (CNNC) s’est associée à l’État nigérien pour exploiter l’uranium dans la région d’Azelik, diversifiant les partenariats.

Intérêt de nouveaux acheteurs

Selon une source de SOMAÏR, « les potentiels acheteurs incluent des Iraniens, des Russes et des Turcs » pour le stock d’uranium actuellement sous séquestre.

Partenariat État nigérien – sociétés diverses

Le Niger diversifie ses partenariats miniers, travaillant avec des entreprises chinoises, coréennes et canadiennes, réduisant sa dépendance historique vis-à-vis de la France.

Les enjeux géopolitiques et le réalignement stratégique

Le contrôle de l’uranium au Niger dépasse les simples considérations commerciales et s’inscrit dans une reconfiguration des alliances géopolitiques au Sahel.

Pivot vers la Russie

Depuis le coup d’État, le Niger a tourné le dos à la France et cherche à établir des relations plus étroites avec la Russie, suivant l’exemple du Mali et du Burkina Faso.

Discours anti-impérialiste

À l’Assemblée générale des Nations Unies, le Premier ministre Ali Lamine Zeine a accusé les firmes étrangères d’exploitation, déclarant que l’uranium n’avait apporté que « misère, pollution, rebellion, corruption et desolation » aux Nigériens.

Alliance des États du Sahel

Le Niger s’aligne avec ses partenaires de l’AES (Mali, Burkina Faso) dans une dynamique commune de nationalisation des ressources minières et d’affirmation de souveraineté.

Conséquences pour l’Europe

L’Union européenne, dont la France, dépendait à 24% de l’uranium nigérien, ce qui créait des inquiétudes pour la sécurité énergétique européenne dans le contexte de découplage d’avec la Russie.

Stabilité du marché mondial

Malgrès les tensions, le marché de l’uranium reste stable car le Niger ne représente que 4 à 5% de la production mondiale, et des sources alternatives existent dans des pays politiquement stables.

Diversification des clients

Le Niger cherche à vendre directement son uranium à d’autres clients que la France, comme en témoigne l’accord avec l’UE pour 31 000 tonnes d’uranium, contournant l’intermédiaire français historique.

Les controverses autour des stocks et de la production actuelle

La question des stocks d’uranium existants et de la continuité de la production représente un enjeu économique immédiat et source de contentieux.

Stock important bloqué

Orano a déclaré que 1 500 tonnes métriques d’uranium étaient stockées sur le site de SOMAÏR, d’une valeur d’environ 270 millions de dollars au prix spot de 82 dollars la livre.

Production sous supervision étatique

La production est désormais supervisée par la Société du patrimoine des mines du Niger (SOPAMIN), l’entité étatique détentrice des participations publiques dans les mines.

Demande commerciale forte

Selon une source interne à SOMAÏR, « il y a beaucoup de demande pour des achats » bien qu’à sa connaissance, « il n’y ait pas eu de ventes officielles ».

Blocus logistique

L’itinéraire habituel d’exportation via le port béninois de Cotonou est resté bloqué car la junte a maintenu la frontière fermée dans le cadre d’un conflit politique avec le Bénin.

Propositions alternatives rejetées

Orano avait proposé d’expédier l’uranium par avion, mais le régime militaire n’a pas retenu cette proposition, aggravant la crise financière de l’entreprise.

Production historique

La mine SOMAÏR a produit plus de 70 000 tonnes d’uranium près de la ville d’Arlit depuis les années 1970, illustrant l’importance stratégique de ce site.

L’impact sur les projets d’avenir et le développement du secteur

Les bouleversements actuels redéfinissent non seulement le présent mais aussi l’avenir du secteur uranifère nigérien, avec des projets majeurs suspendus à l’issue des conflits en cours.

Projet Dasa maintenu

Global Atomic maintient le calendrier de développement de sa mine Dasa et prévoit une mise en service de l’usine au deuxième semestre 2026, démontrant la résilience de certains investisseurs.

Abandon du gisement d’Imouraren

Le gouvernement a retiré à Orano le permis d’exploitation de la mine d’Imouraren en juin 2024, l’un des plus grands gisements d’uranium au monde avec des réserves estimées à 200 000 tonnes.

Dépendance au prix de l’uranium

La viabilité des nouveaux projets dépend du prix de l’uranium, Global Atomic estimant qu’un prix de 75 USD la livre générerait une valeur actuelle nette après impôts de 1,1 milliard USD pour Dasa.

Financements difficiles

Global Atomic peine à obtenir un prêt bancaire couvrant 60% des 424,6 millions USD de coûts de développement, le processus étant ralenti par la situation politique.

Recherche de partenaires minoritaires

En parallèle des financements bancaires, Global Atomic travaille à attirer un investisseur minoritaire dans le projet Dasa, sans avoir fourni de précisions sur l’état des négociations.

Potentiel de croissance

Le Niger reste un pays avec d’importantes réserves d’uranium et sa production devrait augmenter grâce à Dasa et d’autres projets comme Azelik, dans un contexte de regain pour l’énergie nucléaire mondiale.

Conclusion

Le contrôle du marché de l’uranium au Niger est aujourd’hui disputé entre multiples acteurs dans un paysage profondément recomposé. Si l’État nigérien affirme sa souveraineté par des nationalisations et un contrôle étatique renforcé, cette nouvelle orientation se heurte à la résistance juridique d’Orano, qui défend ses droits historiques via l’arbitrage international. Parallèlement, de nouveaux investisseurs comme Global Atomic démontrent que le potentiel uranifère du Niger continue d’attirer des capitaux internationaux malgré l’instabilité politique. Cette reconfiguration s’inscrit dans un réalignement géopolitique plus large qui voit le Niger diversifier ses partenariats et s’éloigner de l’influence française traditionnelle. L’avenir du secteur dépendra de la capacité des autorités nigériennes à concilier affirmation souveraineté nationale et nécessité de maintenir la confiance des investisseurs étrangers indispensables au développement de cette ressource stratégique.

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