Les « Rois » du Pétrole au Gabon
Les Véritables « Rois » du Pétrole au Gabon
L’industrie pétrolière, pilier de l’économie gabonaise depuis des décennies, est dirigée par une constellation d’acteurs influents. Ces « rois » du pétrole ne se limitent pas aux titres officiels ; ils incluent un réseau complexe de personnalités politiques, de ministres, de compagnies internationales et de proches du pouvoir qui, ensemble, exercent un contrôle stratégique sur cette ressource cruciale. Cette analyse dévoile les structures de pouvoir et les entités clés qui dominent le secteur des hydrocarbures au Gabon.
Le Contrôle Politique et Administratif
Au sommet de la pyramide se trouvent les figures institutionnelles qui détiennent l’autorité réglementaire et décisionnelle. Le ministère en charge des hydrocarbures est le centre névralgique de cette gouvernance.
Le Ministre Vincent de Paul Massassa
Nommé à la tête du département ministériel du Pétrole, du Gaz, des Hydrocarbures et des Mines le 2 décembre 2019 par le président Ali Bongo Ondimba, Vincent de Paul Massassa incarne l’autorité étatique sur le secteur. Son parcours illustre la technicité de la fonction :
- Formation d’ingénieur : Titulaire d’un diplôme d’ingénieur des Mines obtenu au New Mexico Institute of Mining and Technology aux États-Unis.
- Expérience internationale : Formations certifiantes chez Halliburton à Oklahoma, chez Herriot Watt, et à Calgary au Canada.
- Carrière dans l’industrie : A travaillé pour des majors comme Tenneco Oil Gabon, British Gas Gabon, Perenco Gabon, et Shell Gabon.
- Expertise administrative : A occupé des postes clés dans l’administration gabonaise depuis 1999, notamment Directeur de l’exploitation et Directeur général des Hydrocarbures.
- Proximité présidentielle : A servi comme Conseiller spécial du président de la République, Chef de département Pétrole, Mines, Energie et Industrie en mars 2017.
- Longévité institutionnelle : Une carrière de plus de vingt ans au sein de l’administration des hydrocarbures.
L’Influence Informelle au Palais
Au-delà de l’organigramme officiel, des réseaux d’influence informels opèrent à proximité immédiate du pouvoir. Un rapport de 2021 révélait que le secteur des hydrocarbures, principal pourvoyeur de devises pour le budget de l’État, est « bien gardé par une personnalité proche du coordinateur de la présidence et du fils d’Ali Bongo ». Cette configuration suggère que le véritable contrôle s’exerce parfois dans l’ombre des structures officielles.
Les Majors Internationales et Leur Emprise Historique
L’histoire pétrolière du Gabon est indissociable de l’influence des grandes compagnies internationales qui ont façonné le secteur depuis ses débuts.
L’Héritage de la SPAEF/SPAFE
La Société des pétroles d’Afrique-Équatoriale française (SPAEF), créée en 1949, a été l’acteur pionnier de l’exploration pétrolière au Gabon. Après l’indépendance, reconvertie en Société des pétroles de l’Afrique équatoriale (SPAFE), elle a associé le groupe Elf-Erap aux recherches en mer. Ses réalisations historiques incluent :
- Premières explorations : Début des prospections sérieuses dès 1922, avec des premiers sondages après la Seconde Guerre mondiale.
- Première production : 17 000 tonnes de pétrole brut gabonais exportées vers Le Havre en 1957.
- Croissance rapide : Production passée de 200 000 tonnes en 1957 à 1 300 000 tonnes en 1965, puis 7 600 000 tonnes en 1973.
- Expansion offshore : Extension des activités de prospection en mer grâce au partenariat avec Elf-Erap.
- Infrastructures critiques : Développement de la raffinerie Elf-Erap de Port-Gentil.
- Leadership durable : Maintien d’une position dominante malgré l’arrivée de concurrents.
L’Arrivée des Géants Anglo-Saxons
L’activité débordante de la SPAEF intrigua les compagnies internationales, conduisant à l’entrée en scène des « grands seigneurs des huiles lourdes » dans les années 1960. Leur arrivée a transformé l’échelle de l’industrie gabonaise :
| Compagnie | Période d’entrée | Contributions majeures |
|---|---|---|
| Shell Gabon | Années 1960 | Forage à 600 mètres sous le niveau de la mer, exploitation de la zone « Gamba » |
| Texaco – Chevron | Années 1960 | Participation à l’expansion de la production |
| Gulf | Années 1960 | Renforcement de la présence internationale |
Les Stratégies Contemporaines de Relance
Face au déclin de la production, l’État gabonais a développé des stratégies ambitieuses pour redynamiser le secteur sous une supervision nationale renforcée.
La Vision 2025 du Gouvernement
Le gouvernement a fixé des objectifs clairs pour relancer la production, passée d’environ 370 000 barils par jour (bj) en 1997 à 236 000 bj en 2013. La stratégie étatique comprend :
- Stabilisation à court terme : Objectif de 250 000 bj grâce à de nouvelles découvertes et techniques de récupération assistée.
- Doubler la production d’ici 2025 : Ambition affichée de doubler la production pétrolière.
- Nouveau Code des Hydrocarbures de 2014 : Introduction de dispositions fiscales spécifiques pour le gaz.
- Obligation de développement gazier : Contrainte pour les opérateurs de développer les réserves de gaz commercialement viables.
- Appels d’offres offshore : Attribution de 13 blocs pétroliers dans l’offshore profond en 2014-2015.
- Attraction de nouveaux acteurs : Signature de contrats avec Impact, Repsol, Petronas, Marathon, Noble Energy et Woodside.
La Souveraineté Énergétique sous la Transition
L’actuel Président de la Transition, le Général Brice Clotaire Oligui Nguema, a accentué la volonté de souveraineté nationale. Lors d’une visite au Terminal Pétrolier de Gamba en 2024, il a déclaré : « Nous devons bâtir une industrie pétrolière plus forte, plus résiliente et plus inclusive, qui place le développement de notre pays au cœur de sa mission ». Cette vision se concrétise par :
- Rachat stratégique : Acquisition de la société Assala Energy à travers l’État gabonais.
- Contrôle national renforcé : Maximisation des retombées économiques et sociales des richesses naturelles.
- Projets à impact : Électrification de la localité de Gamba via l’utilisation du fioul gaz.
- Engagements environnementaux : Traitement et recyclage des eaux de gisements pour éviter le rejet en mer.
- Développement des infrastructures : Augmentation de la capacité de stockage et de chargement des pétroliers.
- Redynamisation du secteur : Exhortation du personnel à « redoubler de rigueur et de travail ».
Les Nouveaux Acteurs et les Découvertes Récents
Le paysage pétrolier gabonais s’est enrichi de nouveaux acteurs et de découvertes prometteuses qui redessinent la carte des influenceurs.
Les Percées dans l’Offshore Profond
Les récentes découvertes dans le pré-salifère gabonais ont attiré de nouveaux investisseurs majeurs et revitalisé l’intérêt pour le potentiel pétrolier du pays :
| Compagnie | Découverte | Signification |
|---|---|---|
| Total | Première découverte en eaux profondes dans le pré-salifère (champ de Diaba, août 2013) | Ouverture d’un nouveau play pétrolier |
| Eni | Découverte de gaz et condensats dans le permis offshore de Nyonie (juillet 2014) | Réserves estimées à 500 millions de barils équivalent pétrole |
| Shell | Colonne de gaz naturel dans le puits Leopard-1 (octobre 2014) | 200 mètres net de gaz, confirmation du potentiel |
| VAALCO Energy | Premier puits offshore dans la formation Dentale du champ Tchibala Nord (2015) | Production de 3000 bj, dépassant les attentes |
L’Impact Environnemental et les Controverse
L’exploitation pétrolière au Gabon génère des conflits environnementaux croissants, révélant un contre-pouvoir émergent dans la société civile.
Le Cas Perenco et la Résistance Civile
La société franco-britannique Perenco, spécialisée dans l’exploitation à bas coût de champs pétroliers en fin de vie, fait face à des accusations répétées de pollution dans la région de l’Etimboué. Les activistes documentent depuis 2019 des dégâts environnementaux considérables :
- Dix sites pollués documentés : Tous situés près de champs pétroliers de Perenco dans l’Etimboué.
- Preuves visuelles : Flaques de pétrole dans les forêts, lagunes polluées, crabes recouverts de mazout.
- Impact sur la pêche : Filets de pêche englués, poissons de la lagune de plus en plus rares.
- Actions judiciaires : Trois plaintes déposées par le ROLBG et les communautés d’Etimboué.
- Mise en examen : La compagnie pétrolière mise en examen par le procureur de la République de Port-Gentil en juillet 2021.
- Mobilisation des pêcheurs : Sit-in organisé devant le siège de Perenco à Port-Gentil en juin 2021.
Les Perspectives d’Avenir et Défis
Le futur du secteur pétrolier gabonais se joue sur plusieurs fronts, avec des enjeux technologiques, économiques et environnementaux interdépendants.
La Valorisation du Gaz Naturel
Alors que le Gabon détient des réserves prouvées de gaz à hauteur de 28,3 milliards de mètres cubes, leur exploitation reste sous-développée. Les perspectives d’avenir incluent :
- Utilisation actuelle limitée : Plus de 90% de la production gazière réinjectée ou brûlée.
- Projets de transformation : Construction d’une usine chimique de transformation par un groupe belge.
- Production de bitume : Projet de production de 10 000 tonnes annuelles de bitume.
- Alimentation d’usines d’engrais : Vision gouvernementale de développer les ressources gazières.
- Régime fiscal spécifique : Prévisions dans le Code des Hydrocarbures de 2014.
- Potentiel de commercialisation : Le pays pourrait devenir un producteur gazier majeur si les projets se concrétisent.
Conclusion
La question des « rois » du pétrole au Gabon révèle une réalité multidimensionnelle où le pouvoir est continuellement négocié entre l’autorité étatique, les héritiers historiques que sont les majors internationales, les nouveaux investisseurs attirés par le potentiel offshore, et une société civile de plus en plus vocale sur les enjeux environnementaux. Si des figures comme le ministre Vincent de Paul Massassa incarnent le contrôle officiel, et que des compagnies comme Perenco symbolisent les controverses opérationnelles, la véritable royauté pétrolière semble résider dans la capacité à naviguer entre ces différents pôles d’influence. L’avenir du secteur dépendra de l’équilibre trouvé entre souveraineté nationale, attractivité internationale et responsabilité environnementale, dans un contexte où la transition énergétique globale impose une redéfinition des modèles établis.
