Qui sont les « généraux d’affaires » au Tchad ?

Les « généraux d’affaires » au Tchad : une analyse de l’interface entre pouvoir militaire et sphère économique

La notion de « généraux d’affaires » au Tchad désigne généralement les hauts gradés militaires et les membres des structures de pouvoir qui exercent une influence significative, directe ou indirecte, sur l’activité économique du pays. Ce phénomène s’est particulièrement cristallisé après la mort du président Idriss Déby Itno en avril 2021 et la mise en place d’un Conseil militaire de transition (CMT). Ces acteurs combinent souvent l’autorité politique et militaire avec des intérêts économiques substantiels, jouant un rôle crucial dans la stabilisation ou, à l’inverse, dans la fragilisation du climat des affaires. Leur emprise s’étend sur des secteurs clés de l’économie tchadienne, des ressources naturelles aux infrastructures, en passant par la sécurité des investissements. Cette analyse se propose d’examiner les multiples facettes de leur influence.

Le rôle institutionnel du Conseil Militaire de Transition dans la garantie de la stabilité économique

L’émergence du Conseil Militaire de Transition (CMT) comme acteur politique central a institutionnalisé le lien entre l’autorité militaire et la sphère économique. À la suite de la mort du maréchal Idriss Déby Itno, les milieux d’affaires tchadiens ont exprimé de vives craintes concernant une instabilité politique persistante. Pour rassurer le secteur privé, le président du CMT, Mahamat Idriss Déby, a rencontré les représentants du patronat et de la Chambre de commerce, d’industrie, d’agriculture, des mines et d’artisanat (CCIAMA). Lors de cette audience, il a apporté des assurances cruciales pour le maintien de la confiance des investisseurs.

Exemples d’actions et de déclarations du CMT
  • Une audience officielle a été accordée aux patrons tchadiens au palais présidentiel pour discuter des perspectives économiques.
  • Le CMT a explicitement reconnu que « l’économie ne rime pas avec l’instabilité », actant la nécessité d’un environnement prévisible.
  • La mise en place du CMT, la nomination d’un Premier ministre et la formation d’un gouvernement de transition ont été présentées comme des gages contre l’incertitude.
  • Le président Mahamat Idriss Déby a affirmé que le Tchad poursuivrait « sa marche irréversible vers son émergence » économique.
  • Des dispositions ont été annoncées pour garantir l’exercice des affaires ainsi que la protection des personnes et de leurs biens.
  • Le secteur privé a été officiellement désigné comme « le moteur de la croissance économique », légitimant son dialogue avec le pouvoir militaire.

Le contrôle des secteurs économiques stratégiques et des ressources naturelles

L’influence des « généraux d’affaires » s’exerce particulièrement dans le contrôle et la gestion des secteurs économiques stratégiques, où se jouent des enjeux financiers majeurs pour le pays. L’économie tchadienne, bien que restant très pauvre, a connu une transformation avec l’exploitation des réserves de pétrole. Cependant, d’autres ressources et secteurs attirent également les convoitises et font l’objet d’une attention particulière de la part des élites au pouvoir, qu’elles soient civiles ou militaires.

Exemples de secteurs sous influence
  • Le secteur pétrolier, dont les revenus sont vitaux pour l’État, est un domaine où l’influence des décideurs politiques et militaires est historiquement forte.
  • Les zones d’extraction d’or dans le nord du pays, bien qu’officiellement interdites d’accès, constituent un point d’attraction économique majeur pour de nombreux acteurs.
  • Le secteur agraire et l’agriculture, représentés au sein de la CCIAMA, sont des piliers traditionnels de l’économie.
  • Les mines et l’artisanat sont également des composantes structurantes du paysage économique surveillé par le pouvoir.
  • La gestion des crises, comme les inondations qui détruisent les cultures, devient un enjeu de pouvoir et de redistribution des ressources.
  • La Chambre de commerce (CCIAMA) elle-même, en tant qu’institution, est un lieu d’interface obligé entre les hommes d’affaires et les détenteurs du pouvoir.

L’impact des crises régionales et de l’afflux de réfugiés sur les opportunités économiques

La position géostratégique du Tchad, au carrefour de multiples conflits, en fait une terre d’accueil pour un nombre considérable de personnes déplacées. Cette situation humanitaire crée un contexte économique particulier où la gestion de l’aide internationale, de la sécurité et des ressources devient un enjeu de pouvoir. Les « généraux d’affaires » sont nécessairement impliqués dans la réponse à ces crises, que ce soit à travers des contrats de fourniture, la logistique ou la sécurité des camps.

Exemples de données sur les déplacements de population
Type de populationEffectif (Septembre 2025)
Réfugiés1 453 977
Demandeurs d’asile9 256
Personnes déplacées internes225 689
Migrants retournés à risque d’apatridie424 661
  • Le Tchad héberge des réfugiés originaires du Soudan, de la République centrafricaine et du Nigeria, fuyant des conflits comme celui impliquant Boko Haram.
  • Les déplacements massifs de population créent une pression sur les ressources locales (eau, terres, bois), générant parfois des tensions avec les communautés hôtes.
  • La présence d’organisations internationales comme le HCR et l’OIM représente un afflux de capitaux et de besoins logistiques substantiels.
  • Les projets d’aide, comme la construction d’écoles ou de centres de formation, sont des marchés économiques potentiels.
  • La stratégie de « villagisation » et l’attribution de terres arables à des réfugiés impliquent des décisions foncières majeures.
  • L’assistance fournie (abris, kits non-alimentaires) nécessite des chaînes d’approvisionnement et de distribution contrôlées localement.

La mainmise sur les routes commerciales et les flux migratoires

Le contrôle des axes de communication est un levier de pouvoir et d’enrichissement classique. Au Tchad, la position centrale du pays dans la région en fait un carrefour pour les échanges et les mouvements de population, qu’ils soient économiques ou forcés. Les « généraux d’affaires », de par leur autorité sur les forces de sécurité, sont en position de réguler, de taxer ou de contrôler ces flux, ce qui peut constituer une source de revenus informels considérable.

Exemples d’axes et de flux stratégiques
  • La route Abeche-N’Djamena est décrite comme un « lien essentiel » joignant l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique de l’Est.
  • Les migrants tchadiens ou étrangers utilisent une large gamme de routes pour atteindre le Niger ou la Libye, puis l’Europe.
  • La ville de Mao est un point de passage crucial pour les Tchadiens du sud qui tentent d’atteindre la côte méditerranéenne.
  • Les mouvements des groupes nomades à la recherche de pâturages, qui peuvent engendrer des conflits avec les agriculteurs sédentaires, nécessitent une médiation, souvent assurée par les autorités.
  • Les provinces frontalières comme le Ouaddaï et le Tibesti sont des zones de transit où le contrôle des marchandises est un enjeu.
  • La gestion des flux de retour des migrants tchadiens depuis le Soudan est aussi un domaine où l’État et ses représentants sont impliqués.

La relation avec la diaspora qualifiée et la fuite des cerveaux

Un aspect moins visible mais tout aussi crucial du pouvoir économique est la relation entre l’establishment au pouvoir et la diaspora tchadienne qualifiée. Le pays souffre d’une pénurie de compétences dans des secteurs clés comme la santé, une situation aggravée par l’exode des talents. Les « généraux d’affaires », en tant que décideurs, ont un rôle à jouer dans les politiques visant à attirer ces compétences de retour au pays, que ce soit pour renforcer le secteur public ou pour dynamiser l’économie privée.

Exemples d’interactions avec la diaspora
  • Environ 5 836 personnes hautement qualifiées originaires du Tchad vivaient dans les pays de l’OCDE au début des années 2000.
  • Le gouvernement s’est associé à des organisations internationales pour inciter les professionnels expatriés à revenir.
  • Le « Groupe d’entraide à l’enseignement supérieur et à la santé au Tchad » (GESST) a été créé par près de 200 membres de la diaspora qualifiée.
  • Un projet conjoint de l’OIM, du PNUD et du gouvernement a permis le retour de 14 Tchadiens qualifiés vivant en France, dont des médecins spécialistes et des ingénieurs.
  • Des accords ont été signés avec des universités publiques et privées pour inclure les réfugiés, une initiative qui peut s’étendre à la diaspora.
  • Le gouvernement, avec des partenaires, travaille à l’obtention de bourses d’études supérieures pour les étudiants, y compris les réfugiés, démontrant une stratégie de formation de l’élite.

La gestion des défis climatiques et sécuritaires comme levier économique

Enfin, la capacité à gérer les crises multiformes qui frappent le Tchad – qu’elles soient sécuritaires, climatiques ou humanitaires – confère un pouvoir économique substantiel. L’allocation des contrats pour la construction d’abris, la distribution de l’aide d’urgence ou la sécurisation des zones de production sont autant de domaines où l’influence des décideurs militaires et politiques peut se transformer en opportunités économiques pour leurs réseaux.

Exemples de crises et de réponses
  • Les attaques du groupe Boko Haram ont provoqué le déplacement interne de centaines de milliers de personnes (342 000 RDPI), créant des besoins immenses en sécurité et en aide.
  • La dégradation climatique, comme les inondations record dans la région du Lac en 2020, détruit les habitations et les récoltes, nécessitant des programmes de reconstruction.
  • L’OIM a fourni des milliers d’abris transitoires et des articles non-alimentaires (kits d’hygiène, nattes, matériel de cuisine) à des dizaines de milliers de personnes.
  • Les conflits intercommunautaires dans les provinces de Sila, Quaddai et Tibesti sur les ressources, aggravés par le climat, exigent des interventions sécuritaires et des médiations.
  • La stratégie de sortie de camp (« out of camp strategy ») pour les réfugiés, qui inclut l’attribution de terres arables, implique des décisions foncières importantes.
  • La délivrance de certificats de naissance gratuits pour des milliers d’enfants réfugiés est un service qui renforce la présence de l’administration étatique.

Conclusion

En définitive, les « généraux d’affaires » au Tchad ne constituent pas un groupe homogène et officiellement défini, mais plutôt une nébuleuse d’acteurs évoluant à l’intersection du pouvoir militaire, de l’autorité politique et des intérêts économiques. Leur influence s’exerce depuis les plus hautes sphères de l’État, comme le Conseil Militaire de Transition, jusqu’à la gestion des crises locales et du contrôle des routes commerciales. Ils opèrent dans un contexte national marqué par une pauvreté endémique, une forte dépendance aux ressources naturelles et une instabilité régionale persistante. Leur emprise sur l’économie est multidimensionnelle : elle passe par le discours rassurant adressé aux investisseurs, le contrôle des secteurs stratégiques, la gestion des conséquences économiques des flux de réfugiés, la maîtrise des axes de communication, la relation ambivalente avec la diaspora qualifiée et la captation des opportunités nées de la gestion des crises. Comprendre les « généraux d’affaires » au Tchad, c’est donc analyser les mécanismes profonds de redistribution de la rente économique et sécuritaire dans un État où les frontières entre l’armée, l’administration et le monde des affaires sont poreuses.

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