Le contrôle du marché de l’uranium au Niger est au cœur d’un conflit géopolitique et économique complexe, opposant l’ancienne puissance coloniale française à un régime militaire nigérien déterminé à affirmer sa souveraineté nationale. Cette lutte pour la maîtrise des ressources stratégiques s’inscrit dans un contexte régional de ressource nationalisme et de réorientation des alliances internationales. Alors que le Niger a entrepris de nationaliser ses actifs uranifères, des acteurs étatiques et privés se disputent l’accès à cette ressource cruciale pour l’industrie nucléaire mondiale. Cette analyse examine les forces en présence et les dynamiques politiques qui redéfinissent actuellement le paysage minier nigérien.
La souveraineté nationale nigérienne face aux intérêts historiques français
Le gouvernement de transition nigérien a entrepris une reprise en main radicale de ses ressources uranifères, marquant une rupture avec des décennies de domination française.
Nationalisation de la Somaïr
En juin 2025, les autorités nigériennes ont annoncé la nationalisation de la Société des mines d’Aïr (Somaïr), l’entreprise conjointe qui exploitait la mine d’uranium d’Arlit. Cette décision a transféré la participation de 63,4 % détenue par le français Orano à l’État nigérien, via sa société publique Sopamin, qui détient désormais 100 % de l’entreprise [citation:1][citation:2][citation:5].
Révocation des permis miniers
Le Niger a révoqué plusieurs permis d’exploitation détenus par Orano, notamment celui du gisement d’Imouraren en juin 2024, l’un des plus importants gisements d’uranium au monde, puis a retiré le contrôle opérationnel de la mine Somaïr en décembre 2024 [citation:3][citation:8].
Discours souverainiste
Le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine a déclaré à l’ONU que « L’uranium du Niger appartient au Niger », accusant la France de chercher à « nous entraîner dans des procès interminables pour arrêter l’exploitation et la vente de notre minerai » [citation:7].
Détention de personnel
Les autorités nigériennes ont arrêté Ibrahim Courmo, le représentant local d’Orano, en mai 2025, une détention qualifiée d’ « illégale » par le groupe français et qui a été mentionnée par le tribunal du CIRDI dans sa décision de septembre 2025 [citation:1][citation:10].
Rétention des stocks d’uranium
Le Niger refuse de restituer à Orano entre 1 300 et 1 500 tonnes de concentré d’uranium (yellowcake) d’une valeur estimée à 250 millions d’euros, actuellement stockées sur place, arguant de la fermeture de la frontière avec le Bénin [citation:1][citation:3].
Justification économique
Le gouvernement nigérien justifie ses actions en affirmant que sur plus de 80 000 tonnes d’uranium commercialisées entre 1971 et 2024, Orano aurait capté 86,3 % des revenus, contre seulement 9,2 % pour la Sopamin nigérienne [citation:1][citation:5].
La résistance juridique et économique des acteurs internationaux
Face à cette reprise en main nationale, les entreprises internationales mobilisent des instruments juridiques pour protéger leurs investissements, engageant des batailles légales complexes.
Arbitrage international
Orano a engagé deux procédures d’arbitrage international contre le Niger devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), une instance de la Banque mondiale, concernant la révocation des licences et l’accès à la production d’uranium [citation:8][citation:10].
Décision favorable du CIRDI
Le 23 septembre 2025, le tribunal du CIRDI a rendu une ordonnance enjoignant à l’État du Niger de ne pas vendre, céder ou faciliter le transfert à des tiers de l’uranium produit par la Somaïr, reconnaissant partiellement les droits contractuels d’Orano [citation:1][citation:9].
Poursuite des activités minières
Malgré la nationalisation, le Niger maintient la continuité des activités de la Somaïr, affirmant que la décision du CIRDI « ne remet en cause ni la continuité des activités de la Somaïr, ni la souveraineté du Niger sur ses ressources » [citation:7].
Demandes de compensation
Orano a annoncé son intention de « réclamer compensation pour l’ensemble de ses préjudices et faire valoir ses droits sur le stock correspondant à la production de la Somaïr à ce jour » [citation:5].
Considération de vente d’actifs
Face à la dégradation de la situation, Orano avait envisagé dès mai 2025 de vendre ses actifs uranifères au Niger, avec des intérêts potentiels de la Russie, de la Chine et de pays du Moyen-Orient [citation:3].
Diversité des opérateurs miniers
Outre Orano, d’autres entreprises occidentales comme la canadienne Global Atomic continuent de développer des projets uranifères, tandis que la société canadienne GoviEx Uranium a vu son licence pour le gisement de Madaouela révoquée en juillet 2024 [citation:3][citation:6].
Le rééquilibrage géopolitique vers de nouveaux partenaires stratégiques
Le Niger opère un pivot stratégique marqué, diversifiant ses partenariats pour réduire sa dépendance historique vis-à-vis de la France et s’ouvrir à de nouvelles alliances.
Rapprochement avec la Russie
Le 25 septembre 2025, le ministre des Mines du Niger a proposé à la Russie d’assister le pays dans le développement de ses gisements d’uranium, officialisant un rapprochement amorcé depuis la prise de pouvoir des militaires [citation:3].
Coopération avec d’autres puissances
Le Niger explore des collaborations avec d’autres pays non-occidentaux, notamment la Chine, qui avait déjà exploité le gisement d’Azelik jusqu’en 2014, ainsi qu’avec la Turquie, l’Iran, le Brésil, l’Inde et le Pakistan [citation:1][citation:3].
Intégration aux blocs alternatifs
Les nouvelles autorités nigériennes envisagent de réorienter leurs relations internationales en rejoignant les BRICS+, perçus comme plus respectueux de la souveraineté nationale [citation:1].
Contexte régional de rupture avec la France
Ce réalignement s’inscrit dans une tendance régionale, le Niger ayant suivi la voie du Mali et du Burkina Faso en expulsant les troupes françaises et en forgeant des liens avec d’autres juntes militaires [citation:5][citation:8].
Hostilité déclarée envers la France
Le gouvernement nigérien qualifie officiellement la France d' »État ouvertement hostile envers le Niger depuis le 26 juillet 2023″, date du coup d’État [citation:2][citation:5].
Diplomatie des ressources
La réorientation des partenariats stratégiques place l’uranium au centre d’une nouvelle diplomatie économique, visant à établir des relations perçues comme plus équilibrées [citation:1][citation:3].
Les impacts économiques et les défis du développement national
La bataille pour le contrôle de l’uranium engage l’avenir économique du Niger, confronté à la nécessité de transformer la richesse minière en développement tangible pour sa population.
| Acteur | Part précédente | Part actuelle | Statut |
|---|---|---|---|
| État nigérien (Sopamin) | 36.6% | 100% | Contrôle total après nationalisation |
| Orano (France) | 63.4% | 0% | Évincé, en arbitrage international |
| Global Atomic (Canada) | 80% | 80% | Projet Dasa en développement |
| Gouvernement nigérien (Dasa) | 20% | 20% | Partenaire minoritaire stable |
Dépendance économique
L’uranium représente environ 70% des recettes d’exportation du Niger, ce qui explique l’importance stratégique de ce secteur pour le gouvernement [citation:10].
Défis opérationnels
L’exclusion d’Orano pose des défis techniques pour le maintien des opérations, la société française fournissant auparavant l’expertise technique, les équipements spécialisés et les intrants chimiques nécessaires [citation:2][citation:8].
Problèmes logistiques
La fermeture de la frontière avec le Bénin empêche tout acheminement de l’uranium vers le port de Cotonou, principal corridor d’exportation, bloquant physiquement les stocks existants [citation:1].
Nouveaux modèles de partenariat
Le projet Dasa de Global Atomic illustre un modèle alternatif, avec 80% détenus par la compagnie canadienne et 20% par l’État nigérien, structure qui semble préservée malgré les tensions [citation:6].
Financement du développement
Global Atomic a levé 20 millions de dollars canadiens en octobre 2025 et poursuit des discussions pour un financement par emprunt de 295 millions de dollars, démontrant la confiance des investisseurs dans certains projets [citation:6].
Diversification nécessaire
Le Niger doit résoudre la contradiction entre son statut de producteur d’uranium et son faible taux d’accès à l’électricité (moins de 20% de la population), en redirigeant les revenus vers le développement énergétique national [citation:1].
La reconfiguration du paysage minier et les perspectives d’évolution
Le secteur uranifère nigérien connaît une transformation profonde, avec l’émergence de nouveaux acteurs et la marginalisation d’opérateurs historiques, redessinant la carte des contrôles et des influences.
Projets maintenus
Le projet Dasa de Global Atomic, dont la production doit démarrer début 2026, continue son développement avec le soutien officiel du gouvernement actuel, illustrant une approche différenciée selon les opérateurs [citation:3][citation:6].
Projets contestés
La société canadienne GoviEx a vu sa licence pour le gisement de Madaouela révoquée en juillet 2024 et a engagé à son tour une procédure d’arbitrage contre le Niger devant le CIRDI [citation:3].
Ressources potentielles
Le Niger dispose de ressources importantes avec des réserves raisonnablement assurées d’environ 315 170 tonnes d’uranium, et des ressources estimées supplémentaires de 138 795 tonnes, concentrées dans le bassin de Tim Mersoï [citation:3].
Gisements prometteurs
Les gisements de Dasa et Madaouela sont considérés comme les plus prometteurs en termes d’efficacité de production et de réserves estimées, selon un rapport de l’AIEA et de l’OCDE de 2024 [citation:3].
Perspectives de croissance
Malgré les tensions politiques, l’industrie uranifère nigérienne a un potentiel de croissance en raison de ses réserves significatives et de ses faibles coûts de production, avec de nombreux gisements encore sous-développés [citation:3].
Attraction des investisseurs
Le changement de régime au Niger permet aux autorités d’être plus flexibles dans l’attribution des licences, traditionnellement recherchées par les compagnies occidentales, ouvrant le terrain à des acteurs alternatifs [citation:3].
Les répercussions régionales et l’inscription dans un contexte élargi
La situation au Niger s’inscrit dans une dynamique régionale plus large de ressource nationalisme, où plusieurs pays remettent en cause les termes de leur coopération économique avec les anciennes puissances coloniales.
Phénomène régional
Le Niger s’inscrit dans une tendance observée au Mali et au Burkina Faso, où les gouvernements militaires ont entrepris une reprise en main des ressources naturelles et un rééquilibrage des partenariats stratégiques [citation:5].
Conséquences sur l’investissement
Ces mouvements de nationalisation envoient des signaux puissants aux autres compagnies minières internationales, qui vont probablement réévaluer les profils de risque dans la région [citation:2].
Stratégies de développement comparées
La façon dont le Niger gérera ces actifs uranifères post-nationalisation sera cruciale pour déterminer si le nationalisme des ressources se traduit par des bénéfices économiques durables [citation:2].
Approches différenciées
Contrairement à la nationalisation de la Somaïr, le gouvernement nigérien a maintenu son partenariat avec Global Atomic sur le projet Dasa, suggérant une approche pragmatique et non idéologique [citation:6].
Défis communs
Comme ses voisins, le Niger fait face à des défis similaires pour maintenir l’expertise technique précédemment fournie par les compagnies étrangères, sécuriser l’accès aux marchés d’exportation et gérer les aspects financiers des opérations sans investissement étranger direct [citation:2].
Modèles économiques émergents
La recherche de nouveaux modèles de partenariat équilibrant souveraineté nationale et expertise technique étrangère caractérise l’approche des nouvelles autorités dans la région [citation:1][citation:6].
Conclusion
Le contrôle du marché de l’uranium au Niger est actuellement disputé entre la souveraineté nationale réaffirmée par le gouvernement militaire et les droits historiques des opérateurs internationaux, principalement français. La nationalisation de la Somaïr et les décisions d’arbitrage international contradictoires illustrent l’intensité de cette bataille pour le contrôle des ressources stratégiques. Le Niger opère un pivot géopolitique marqué, se détournant de l’ancienne puissance coloniale française pour se rapprocher de nouveaux partenaires comme la Russie, tout en devant relever le défi du maintien des opérations sans l’expertise technique d’Orano. L’avenir du secteur uranifère nigérien dépendra de la capacité des autorités à concilier affirmation souverainiste et nécessité de partenariats techniques et financiers, dans un contexte régional où plusieurs pays empruntent des voies similaires de reprise en main de leurs ressources naturelles. La résolution de ce conflit engagera non seulement l’avenir économique du Niger mais influencera également les équilibres énergétiques et géopolitiques dans la région sahélienne et au-delà.
