Qui est le journaliste le plus influent ? Une analyse du paysage de l’investigation

Identifier « le » journaliste le plus influent est un défi, car l’influence en journalisme d’investication est diverse et souvent collective. Plutôt qu’une seule personne, ce sont des équipes, des méthodes et des enquêtes spécifiques qui marquent leur époque. Cette analyse présente plusieurs figures et structures dont le travail a eu un impact significatif sur l’opinion publique, le débat politique ou la justice, en s’appuyant sur des exemples concrets d’enquêtes et de méthodes.

L’enquête collaboratrice internationale : Frédéric Métézeau et le projet « Story Killers »

L’influence peut naître de la collaboration à grande échelle. Le journaliste Frédéric Métézeau de Radio France a été une figure clé du projet « Story Killers », une enquête massive coordonnée par le consortium Forbidden Stories. Cette investigation a révélé les mécanismes d’une vaste entreprise de désinformation israélienne, démontrant une influence qui s’exerce en dévoilant l’influence cachée des autres.

Exemples concrets de l’enquête « Story Killers »
  • Révélation du contournement des procédures éditoriales d’une grande chaîne d’information en continu, BFMTV, par un de ses journalistes, Rachid M’Barki.
  • Infiltration d’une société israélienne sans existence légale, « Team Jorge », spécialisée dans l’influence et la manipulation électorale.
  • Mise au jour d’une plateforme logicielle, AIMS, capable de générer et de piloter des milliers de faux profils sur les réseaux sociaux.
  • Démonstration de la puissance de cette plateforme via la viralisation artificielle d’une fausse information concernant la mort d’un émeu nommé Emmanuel.
  • Documentation de l’intervention de cette société dans 33 campagnes électorales à travers le monde, avec 27 succès revendiqués.
  • Collaboration de cent journalistes issus de 30 médias internationaux pour mener à bien cette enquête, montrant la force des réseaux.

Le pionnier de l’OSINT : Eliot Higgins et Bellingcat

L’influence peut également provenir de l’innovation méthodologique. Eliot Higgins, un journaliste autodidacte, a fondé Bellingcat et a popularisé les techniques d’OSINT (Open Source Intelligence) dans le journalisme. Son influence réside dans sa capacité à enquêter sur des zones inaccessibles en analysant des informations publiquement disponibles.

Exemples concrets des enquêtes Bellingcat
  • Enquêtes fondatrices sur la guerre en Syrie dès 2012, notamment sur l’utilisation d’armes chimiques.
  • Preuve de l’implication de la Russie dans l’abattage du vol MH17 au-dessus de l’Ukraine en 2014.
  • Identification des agents du GRU russes responsables de l’empoisonnement de Sergei Skripal au Royaume-Uni.
  • Documentation systématique de crimes de guerre en Ukraine à partir de vidéos amateurs et d’images satellites.
  • Preuve de l’utilisation d’armes à sous-munitions, interdites par la convention d’Oslo, par l’armée russe.
  • Formation et inspiration d’une nouvelle génération de journalistes et de citoyen-investigateurs à travers le monde.

L’investigation économique à fort impact : Russ Buettner du New York Times

L’influence peut se mesurer à l’aune des répercussions politiques et sociales d’une enquête. Le journaliste Russ Buettner du New York Times a co-réalisé une enquête historique sur les fraudes fiscales de l’ancien président américain Donald Trump, un travail récompensé par le prix Pulitzer.

Exemples concrets des méthodes et impacts de Russ Buettner
  • Utilisation de la « méthode du classeur », une technique psychologique pour obtenir des interviews de sources réticentes.
  • Révélation de schémas fiscaux complexes et opaques sur plusieurs décennies.
  • Publication d’enquêtes qui ont contraint Donald Trump à s’expliquer publiquement sur ses affaires fiscales.
  • Obtention du Prix Pulitzer, plus haute distinction journalistique, pour son travail d’investigation.
  • Influence sur le débat public américain concernant l’équité et la transparence fiscale des plus fortunés.
  • Démonstration de la capacité du journalisme à tenir tête au pouvoir politique le plus élevé.

Les garde-fous du débat public : Les Décodeurs du Monde et le fact-checking

L’influence peut être celle de la vérification et de la rectification. Les Décodeurs du Monde, et plus largement le mouvement du fact-checking, exercent une influence en luttant contre la désinformation et en imposant une exigence de véracité dans le débat public.

Exemples concrets de l’action des Décodeurs
  • Vérification en temps réel des déclarations des personnalités politiques lors de débats et meetings.
  • Création de formats comme « Les Pinocchios » pour évaluer et visualiser le degré de véracité des propos.
  • Réponse directe aux questions des internautes via des services comme CheckNews de Libération.
  • Analyse de la désinformation pendant la pandémie de Covid-19 et la campagne du Brexit.
  • Mise en évidence de l’inefficacité relative du fact-checking face à la polarisation des idées.
  • Participation à des réseaux internationaux de vérification comme l’International Fact-Checking Network (IFCN).

L’influence par la révélation de systèmes répressifs : Les journalistes de RSF

L’influence peut s’exercer en documentant les entraves à la liberté de la presse elle-même. Les journalistes et chercheurs de Reporters sans frontières (RSF) influencent le paysage médiatique par leur Classement mondial annuel, qui dresse un état des lieux incontournable des pressions subies par la presse.

Exemples concrets de l’influence du Classement RSF
PaysClassement 2025Révélation / Constat
Monde entierMoyenne < 55/100Pour la première fois, la situation mondiale est qualifiée de « difficile ».
Chine178eDétient le plus grand nombre de journalistes emprisonnés (123).
Palestine (Gaza)157eTerritoire le plus meurtrier pour les journalistes (près de 200 tués).
Érythrée180e (dernier)Désert informationnel, avec des journalistes détenus sans procès depuis 22 ans.
États-Unis57eTransformation de vastes régions en « déserts informationnels ».
France25eConcentration de la presse nationale entre les mains de quelques grandes fortunes.

La menace de la désinformation et l’influence des « Story Killers »

L’influence n’est pas toujours vertueuse. L’enquête « Story Killers » a mis en lumière l’existence d’acteurs dont l’influence repose sur la manipulation de l’information à une échelle industrielle, représentant une menace directe pour le journalisme légitime.

Exemples concrets des méthodes de désinformation
  • Fabrication de milliers de faux profils numériques (avatars) dotés d’une identité crédible.
  • Utilisation de plateformes comme AIMS pour automatiser les interactions et la diffusion de contenus.
  • Création de numéros de téléphone virtuels pour vérifier les comptes sur les réseaux sociaux.
  • Opérations de manipulation de tendances sur Twitter (comme le #RIP_Emmanuel).
  • Pénétration des rédactions via la fourniture de contenus prêts à diffuser (« brèves »).
  • Interventions ciblées dans les processus électoraux de nombreux pays.

Conclusion

Il n’existe pas un unique « journaliste le plus influent », mais une constellation d’acteurs dont l’influence s’exprime de manière différente. L’influence moderne en journalisme d’investication est de plus en plus collective, comme le montrent les projets « Story Killers » ou Bellingcat ; elle est méthodologique, avec la révolution de l’OSINT ; et elle est défensive, avec le travail de vérification des Décodeurs et le monitoring de la liberté de la presse par RSF. Dans le même temps, l’enquête de Radio France révèle que les véritables « story killers » – les manipulateurs professionnels – exercent une influence opaque mais considérable. Le paysage de l’information est donc un champ de bataille où l’influence des journalistes d’investigation se mesure à leur capacité collective à révéler la vérité face à des pressions économiques, politiques et désinformationnelles croissantes.

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